Par Marie Taffoureau
Dans un petit pays entouré de récits hostiles, un téléphone n’est jamais seulement un téléphone. Il peut devenir une scène, une arme, une archive, une blessure, parfois une frontière.
Le pays dans la poche
L’Arménie numérique n’est plus un décor moderne posé sur une société ancienne. Elle est devenue l’un des lieux centraux où se fabrique la nation. Au début de 2025, le pays compte 2,37 millions d’internautes, soit 80 pour cent de la population, et 1,60 million d’identités actives sur les réseaux sociaux, soit 54 pour cent de la population totale et 70,1 pour cent des adultes. La place publique arménienne n’est donc plus seulement sur la place de la République à Erevan. Elle tient dans Facebook, Instagram, TikTok, Telegram, YouTube, dans les stories, les commentaires, les lives, les chaînes d’exil et les groupes familiaux.
Ce basculement est immense. Selon l’Open Government Partnership, les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information pour près des deux tiers de la population arménienne. Quand l’information officielle arrive trop tard, quand les médias traditionnels sont jugés partisans, quand la guerre ou la peur accélèrent le temps, le citoyen se tourne vers l’écran. L’écran rassure, l’écran inquiète, l’écran rassemble, l’écran ment.
Les influenceurs comme nouveaux notables
Les influenceurs arméniens ne sont pas seulement des vendeurs de cosmétiques, de restaurants ou de voyages. Ils deviennent des micro notables. Ils montrent Erevan, les villages, la cuisine, la mode, la langue, les mariages, les blessures d’Artsakh, l’exil, la religion, l’humour, la maternité, la colère. Dans un pays où l’autorité traditionnelle passait par l’Église, l’école, la famille, le parti ou l’université, l’influence passe désormais par la voix reconnaissable, le visage familier, la régularité du contenu.
L’événement de 2026 est décisif. YouTube a lancé son programme partenaire en Arménie le 11 mai 2026. Les créateurs arméniens peuvent désormais monétiser légalement leurs contenus depuis le pays, au lieu de dépendre d’arrangements, de comptes étrangers ou de revenus indirects. YouTube rappelle que son programme mondial regroupe plus de trois millions de créateurs et que plus de 100 milliards de dollars ont été versés aux créateurs, artistes et médias au cours des quatre dernières années. Pour l’Arménie, cela signifie qu’un jeune vidéaste, un vulgarisateur, une cuisinière, une historienne, un musicien, un journaliste indépendant ou un professeur peut commencer à voir dans le contenu non plus seulement une passion, mais une profession.
L’amateur, l’académicien et l’algorithme
Il faut ici redonner au mot amateur son sens noble. L’amateur, chez Bernard Stiegler, n’est pas le bricoleur méprisé par l’institution, mais celui qui aime, qui apprend, qui pratique, qui élève son désir jusqu’à une discipline. Face à lui, l’académicien, le chercheur, le professeur, le savant institué gardent une fonction irremplaçable : vérifier, transmettre, ralentir, inscrire la parole dans une mémoire longue. Le drame numérique commence lorsque ces deux figures se séparent. L’amateur devient pur producteur de flux. L’académicien devient gardien lointain d’un savoir qui ne circule plus.
L’Arménie a besoin des deux : des créateurs capables de parler au peuple et des institutions capables de donner à cette parole une colonne vertébrale. C’est ici que le numérique devient pharmakon, au sens stieglerien : poison lorsqu’il capte l’attention, accélère la bêtise, privatise les savoirs et transforme la pensée en marchandise ; remède lorsqu’il relie les générations, partage les connaissances, rend visibles les chercheurs précaires, les artistes oubliés, les professeurs sans tribune, les amateurs sérieux qui savent parfois aimer un pays avec plus de patience que les professionnels du discours. Le problème n’est donc pas seulement de produire du contenu arménien. Il est de savoir si ce contenu élève l’attention ou l’épuise.
La politique devenue vidéo courte
La politique arménienne a compris cette mutation. Nikol Pashinyan a fait de ses réseaux sociaux une scène de proximité, entre campagne, spontanéité calculée, gestes populaires et images virales. OC Media décrivait en mai 2026 une stratégie faite de clips, de symboles affectifs et de séquences presque pop, où le chef du gouvernement apparaît comme un acteur du flux autant que comme un chef d’État. Le pouvoir ne parle plus seulement depuis un pupitre. Il parle depuis un bus, une rue, un repas, un plan serré.
Ce phénomène n’est pas anodin. Quand le politique devient contenu, il gagne en chaleur, mais il risque de perdre en profondeur. Il rejoint les citoyens plus vite, mais il les habitue à l’émotion immédiate. La démocratie arménienne, jeune et nerveuse, doit donc apprendre une grammaire nouvelle. Comment parler au peuple sans transformer le peuple en audience. Comment faire campagne sans faire seulement spectacle. Comment répondre à la guerre informationnelle sans devenir soi même prisonnier de l’algorithme.
Le cyber activisme après Artsakh
Depuis la guerre de 2020 et l’exode d’Artsakh en septembre 2023, le cyber activisme arménien a pris une dimension existentielle. La diaspora diffuse des images, traduit des témoignages, interpelle des élus, documente les destructions de patrimoine, relaie les prisonniers, organise des collectes, corrige des mensonges, archive ce que les vainqueurs aimeraient effacer. Le militantisme arménien a appris à fonctionner en réseau, de Goris à Paris, de Los Angeles à Beyrouth, de Marseille à Erevan.
Mais cette force a une fragilité. Une cause juste peut être mal servie par une information non vérifiée. Une image ancienne peut être republiée comme récente. Une rumeur peut circuler parce qu’elle soulage la colère. La vitesse peut trahir la vérité. C’est pourquoi les outils de vérification deviennent presque des institutions civiques. En juin 2026, la plateforme iVerify Armenia, financée par l’Union européenne dans le cadre du projet ARTEMIS et portée notamment par Media Initiatives Centre, Hetq et CivilNet, a été lancée avant les élections législatives du 7 juin. Elle permet aux citoyens de soumettre des contenus ou affirmations à vérification. C’est un geste important. Dans une démocratie menacée, vérifier n’est pas refroidir la cause. C’est la protéger.
La désinformation comme artillerie lente
L’Arménie n’est pas seulement traversée par des disputes internes. Elle est ciblée. En 2025 et 2026, plusieurs rapports décrivent un espace informationnel travaillé par des opérations russes, azerbaïdjanaises ou hybrides. CheckFirst a documenté, avant les élections arméniennes de juin 2026, des campagnes hostiles à Pashinyan venues notamment de réseaux comme Pravda, Overload ou Storm 1516, avec des contenus circulant sur TikTok, Telegram, des sites factices et des espaces diasporiques francophones. Le rapport note que l’impact électoral semble limité, mais que l’infrastructure de manipulation reste active.
Du côté azerbaïdjanais, Google a supprimé en 2025 plusieurs vagues de chaînes YouTube liées à des opérations coordonnées. Ses bulletins de sécurité mentionnent par exemple 356 chaînes en avril, 457 en mai, 228 en juin, puis encore 387 chaînes en octobre et 422 en décembre, avec des contenus favorables à l’Azerbaïdjan et critiques envers l’Arménie ou les opposants au pouvoir azerbaïdjanais. Hetq a agrégé ces données et évoque plus de 6 000 chaînes liées à la propagande azerbaïdjanaise supprimées en 2025, et plus de 22 000 depuis 2021.
La France elle même a vu ce type de guerre informationnelle toucher son territoire symbolique. En mai 2024, Paris a accusé l’Azerbaïdjan d’avoir alimenté par des publications trompeuses les tensions en Nouvelle Calédonie, ce que Bakou a démenti. Reuters rapportait que Viginum avait identifié des comptes liés à l’écosystème azerbaïdjanais diffusant des contenus anti français, dans un contexte où la France soutenait l’Arménie. L’Arménie numérique dépasse donc l’Arménie. Elle passe par les fractures françaises, européennes, caucasiennes.
Le pays surveillé
L’autre danger n’est pas seulement le mensonge. C’est l’intrusion. Freedom House classe l’internet arménien comme libre en 2025, avec un score de 72 sur 100, sans blocage général des réseaux sociaux ni restriction massive des sites. Mais le même rapport souligne des détentions liées à des critiques en ligne du gouvernement, l’existence de commentateurs pro gouvernementaux et des cas de surveillance par logiciels espions commerciaux. Une société peut donc avoir un internet ouvert et des citoyens intimidés.
CyberHUB AM décrit 2025 comme un tournant. Son rapport parle d’un environnement de “siège hybride”, où la transition géopolitique de l’Arménie vers l’Europe et les États Unis transforme le domaine numérique en théâtre de guerre, de signalement punitif et de collecte de renseignement. En mai 2026, l’Arménie a adopté un cadre de standards internationaux pour les infrastructures critiques, les prestataires de cybersécurité et les audits, après l’adoption de la loi sur la cybersécurité en 2025. Le numérique est désormais traité comme une sécurité nationale, non comme un simple service technique.
Le harcèlement comme censure privée
Il faut aussi regarder les violences ordinaires. Le harcèlement en ligne n’a pas toujours besoin d’un État. Il peut venir d’une meute, d’un groupe partisan, d’un ancien conjoint, d’un compte anonyme, d’une communauté excitée par la honte publique. Les femmes journalistes, les militantes, les artistes et les responsables politiques sont particulièrement visées. Le Conseil de l’Europe a présenté en mars 2025 à Erevan un rapport sur la dimension numérique de la violence contre les femmes en Arménie, incluant cyberharcèlement, cyberstalking et diffusion non consentie d’images intimes, tout en soulignant les lacunes juridiques et institutionnelles du pays.
L’ONU en Arménie rappelait en novembre 2025 que les outils numériques servent désormais à harceler, manipuler, intimider et nuire, avec des formes allant du doxing aux deepfakes, en passant par l’exploitation sexuelle en ligne et le pistage. Dans un pays où l’honneur familial, la réputation et le regard social gardent une force profonde, une attaque numérique peut devenir une peine sociale. On ne tue pas une personne. On peut tuer son droit de parler.
Le droit entre liberté et protection
Le droit arménien possède déjà des bases importantes. La Constitution protège la vie privée, la correspondance, les données personnelles, la liberté d’expression, la liberté de la presse et le droit d’obtenir des informations des autorités publiques. Elle permet des restrictions seulement par la loi, pour des motifs comme la sécurité nationale, l’ordre public, la santé, la morale, l’honneur ou les droits d’autrui.
La loi arménienne sur la protection des données personnelles impose aussi des obligations aux responsables de traitement, notamment en cas de données sensibles ou biométriques, et donne à l’autorité compétente des pouvoirs de contrôle, de suspension, de rectification ou de destruction des données traitées illégalement. La loi de cybersécurité du 24 décembre 2025 vise pour sa part la protection des systèmes d’information et des infrastructures critiques dans les secteurs vitaux de l’économie.
Mais le droit doit marcher sur une ligne étroite. Trop faible, il abandonne les victimes aux plateformes et aux foules. Trop dur, il risque d’étouffer la critique politique sous prétexte de lutter contre la haine. L’Arménie doit donc inventer une protection démocratique du numérique, ni censure, ni abandon.
Une souveraineté de l’attention
L’Arménie numérique est une chance immense. Elle peut donner aux jeunes un métier créatif, aux villages une visibilité, à la diaspora une présence quotidienne, aux artistes une scène mondiale, aux journalistes une arme d’enquête, aux citoyens un outil de contrôle. Elle peut faire entendre l’arménien, montrer Artsakh, traduire une douleur, vendre une musique, enseigner une histoire, sauver une archive.
Mais elle peut aussi fabriquer une Arménie nerveuse, harcelée, manipulée, dépendante des plateformes et des colères. Un pays petit par le territoire ne peut pas se permettre de perdre sa souveraineté cognitive. Il doit défendre ses frontières, bien sûr. Mais il doit aussi défendre son attention.
La prochaine bataille arménienne ne se jouera pas seulement dans les montagnes. Elle se jouera dans les fils d’actualité, les recommandations TikTok, les chaînes YouTube, les groupes Telegram, les commentaires sous une femme qui parle, les vidéos d’un enfant déplacé, les faux comptes qui rient, les vrais citoyens qui doutent. L’Arménie numérique sera libre si elle apprend à créer sans se vendre, à vérifier sans se taire, à protéger sans censurer, à parler vite sans penser peu.

