ChatGPT Image 12 juil. 2026, 19_49_38
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Par Marie Taffoureau

« Pianiste d’origine arméno-cosmique qui transpire de la moustache dès qu’une Sirène chante. »

André Manoukian se présente ainsi, entre fiche d’identité, manifeste esthétique et bulletin météorologique. La formule possède pourtant un noyau de physiologie. Le corps adulte contient environ 55 à 60 % d’eau, selon l’âge, le sexe et la composition corporelle. La voix naît lorsque l’air expiré fait vibrer les plis vocaux, puis lorsque le pharynx, la bouche et les fosses nasales façonnent le timbre. Dans l’oreille, le son devient mouvement liquide en faisant onduler le fluide de la cochlée avant sa conversion en signal nerveux.

Manoukian transforme cette chaîne physique en fable. Le chant partirait du périnée, remonterait dans la colonne d’air, viendrait « chatouiller » les cordes vocales, puis ferait perler l’émotion sous la moustache du pianiste arménien. La résonance dépend surtout du souffle et de la géométrie du conduit vocal, tandis que l’eau donne aux tissus une part de leur matière et de leurs propriétés mécaniques. L’image reste donc solidement arrimée au corps. Nous écoutons avec de l’air, des membranes, des os et des liquides, puis transpirons parfois ce que la musique nous fait sentir.

Avant les barrages, les bassins et les frontières, l’eau est déjà en nous. Elle soutient la voix, l’oreille et la peau. Manoukian en fait une plaisanterie de moustache. L’Arménie en fait une question de survie. Ce qui vibre cherche toujours un passage.

Des sources au lac Sevan, des canaux soviétiques aux résidus miniers, l’eau révèle les fractures arméniennes. Elle mesure la survie des villages, la santé des sols, la souveraineté énergétique et la capacité de la République à répondre de ce qu’elle transmet.

Il suffit parfois d’un récipient sous un robinet pour comprendre un pays. Une grand-mère conserve l’eau dans des bouteilles. Un agriculteur observe un canal fissuré. Le Sevan donne l’illusion d’une immensité inépuisable. À Erevan, l’eau paraît domestiquée par les conduites, les compteurs et les contrats. Dans les villages, elle demeure une heure attendue, une récolte espérée, une inquiétude croissant avec la chaleur.

Entre le robinet de la capitale et le champ éloigné se dessine une géographie du droit. À qui appartient l’eau d’un pays qui a déjà perdu tant de terres ?

La question engage la justice territoriale, la santé publique, l’agriculture, l’énergie, les mines, les déchets et le climat. Un pays existe dans ses frontières. Il subsiste par ce qui circule sous elles.

La République au bord du robinet

L’Arménie figure parmi les pays soumis à une forte tension hydrique. Son indice d’exploitation de l’eau approche 40 %, seuil associé à un stress sévère. Environ 88 % de l’eau douce prélevée sert à l’agriculture. Selon le cadre de coopération des Nations unies pour 2026 à 2030, les débits fluviaux pourraient diminuer de 14 % à 39 % d’ici la fin du siècle selon les scénarios climatiques, affectant simultanément les cultures, l’approvisionnement humain et l’hydroélectricité.

L’eau devient le premier registre cadastral de l’inégalité. Elle indique quelles terres restent cultivables, quels villages gardent leurs familles, quels agriculteurs survivent aux saisons sèches et quelles régions dépendent de décisions prises ailleurs.

L’agriculture irriguée fait vivre directement ou indirectement plus de 225 000 personnes et fournit près de 80 % de la production horticole nationale. Sur environ 208 000 hectares théoriquement irrigables, moins de la moitié sont effectivement irrigués. Une large part des réseaux date de l’époque soviétique. Leur efficacité moyenne avoisine 25 %, contre 70 % à 85 % pour les systèmes modernes. Près de la moitié de l’eau peut disparaître avant d’atteindre le sol qu’elle devait nourrir.

Une fuite emporte ainsi de l’eau, du travail et du temps. Elle accélère les départs et creuse entre Erevan et les régions une frontière intérieure absente des cartes. L’exode rural commence parfois par une pompe défaillante.

La Banque mondiale estime que les effets climatiques sur l’eau et l’agriculture pourraient retrancher plusieurs points au produit intérieur brut arménien d’ici 2060. En 2050, les rendements agricoles et pastoraux pourraient diminuer jusqu’à 37 % dans les scénarios les plus sévères. Derrière ces projections se trouvent des arbres moins féconds, des troupeaux plus difficiles à abreuver et des revenus ruraux fragilisés par chaque sécheresse.

Le droit à l’eau devient un droit de demeurer.

L’Anthropocène arménien

L’Anthropocène désigne l’époque où les activités humaines deviennent capables de modifier les équilibres terrestres. Bernard Stiegler lui préférait souvent l’Entropocène, car l’organisation industrielle détruit également la diversité biologique, les savoirs locaux, les capacités d’attention et les manières de prendre soin des milieux.

Stiegler nomme anthropie l’entropie produite par des sociétés qui uniformisent, automatisent et épuisent leurs conditions d’existence. Une même technique peut cependant produire des dynamiques néguanthropiques créatrices de différence, de savoir et de durée. Un canal, une mine, une centrale ou un réseau d’irrigation sont des pharmaka, porteurs d’un pouvoir de soin et de destruction. La technique ne décide jamais seule de l’usage de sa puissance.

L’Anthropocène arménien conserve plusieurs temporalités techniques. Les barrages et canaux soviétiques ont permis l’irrigation, l’électrification et l’urbanisation. Leur vieillissement engendre désormais pertes, coûts et dépendances. Les mines fournissent emplois et recettes publiques, tandis que leurs résidus peuvent léguer aux sols et aux eaux une dette plus longue que l’exploitation. Les déchets contemporains sont encore reçus par des infrastructures proches du dépôt brut. Les panneaux solaires annoncent une autonomie nouvelle, tout en réclamant des métaux, des surfaces et une future politique de recyclage.

L’anthropie commence lorsqu’un pays consomme ses propres conditions d’existence. La néguanthropie apparaît lorsqu’il répare un canal plutôt que d’abandonner un village, restaure un sol plutôt que de déplacer la pollution et conserve les savoirs agricoles plutôt que de réduire la campagne à une réserve foncière. Elle associe la science et l’expérience locale. Le paysan sachant comment l’eau descend d’une montagne détient une intelligence du territoire qu’aucun tableau statistique ne remplace entièrement.

Le Sevan, constitution liquide

Le lac Sevan est simultanément un écosystème, une réserve d’eau douce, un paysage, une ressource halieutique, une infrastructure d’irrigation et un symbole collectif.

La législation arménienne lui reconnaît une importance stratégique et une valeur économique, sociale, scientifique, historique, culturelle, esthétique et spirituelle. Relevant du domaine public, il bénéficie d’un régime particulier de protection. L’Arménie affirme ainsi qu’une étendue d’eau contient davantage qu’un volume mesurable.

Le Sevan ressemble à une constitution liquide. Il distribue des droits, impose des limites et relie des générations qui ne se rencontreront jamais.

La hausse des températures, les apports nutritifs et les déséquilibres écologiques favorisent toutefois les proliférations de cyanobactéries qui verdissent périodiquement ses eaux. En février 2026, lors d’un bilan gouvernemental sur l’environnement, le Premier ministre arménien a de nouveau évoqué ce phénomène et la responsabilité collective qu’il révèle. Le vert du Sevan devient la couleur d’un avertissement.

Sa protection suppose de considérer tout son bassin versant. Les eaux usées, les pratiques agricoles, l’érosion, l’urbanisation des rives et les déchets appartiennent à un même système. Un lac ne tombe jamais malade seul. Son bassin écrit son diagnostic.

Le Code de l’eau arménien consacre la satisfaction des besoins présents et futurs, la protection des écosystèmes aquatiques et l’interdépendance de l’eau, du sol, de l’air et de la biodiversité. L’enjeu réside dans l’effectivité. Un principe qui n’atteint ni le canal, ni le permis, ni l’inspection, ni le budget demeure une promesse suspendue.

Les sols ont une mémoire

L’eau transporte ce que le droit oublie. Elle entraîne engrais, métaux et poussières, traverse les décharges, contourne les bassins de résidus et réapparaît loin de l’origine de la pollution. Les frontières administratives arrêtent les compétences, jamais les nappes et les rivières.

Une estimation de la Banque mondiale évaluait le coût annuel de la dégradation des terres arméniennes à environ 111 millions de dollars constants de 2021. La déforestation et la fragmentation des espaces boisés aggravent l’érosion, le ruissellement, les glissements de terrain et les inondations. Elles perturbent le cycle hydrologique permettant aux sols de retenir l’eau.

Un sol épuisé ne porte plus la mémoire végétale du pays. Il ne retient plus l’eau, ne fixe plus les familles et ne soutient plus les mêmes cultures. Sa disparition lente et silencieuse retire au territoire sa profondeur.

Le Code foncier arménien exige que l’exercice des droits sur la terre ne nuise ni à l’environnement ni aux droits d’autrui. La propriété ne confère donc jamais le droit de transmettre un sol stérile, instable ou contaminé. La terre appartient aussi à ceux qui naîtront après l’acte de vente.

Sous la mine, la dette hydrologique

Les ressources minières arméniennes contribuent aux exportations, à l’emploi et aux revenus publics, tout en produisant d’immenses volumes de roches, de poussières et de résidus nécessitant une surveillance de plusieurs décennies.

Une mine comprend le trou visible, les eaux d’exhaure, les unités de traitement, les bassins de résidus, les routes de transport et la période suivant sa fermeture. Sa véritable durée commence parfois lorsque sa production s’arrête.

Le Code du sous-sol et le dispositif arménien de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives ont amélioré l’accès aux informations sur les licences, les bénéficiaires effectifs, les paiements et les recettes. Cette transparence financière doit s’accompagner d’une transparence hydrologique précisant les volumes prélevés, les bassins concernés, les polluants surveillés, le financement de la restauration et les garanties encore disponibles vingt ans après la fermeture.

La loi arménienne de 2023 sur l’évaluation de l’impact environnemental et l’évaluation environnementale stratégique encadre l’examen des projets, la consultation et le suivi. L’Arménie est également partie aux conventions d’Aarhus et d’Espoo, consacrées à l’accès à l’information, à la participation publique et à l’évaluation des impacts transfrontaliers.

La participation suppose des documents compréhensibles, des données accessibles et un délai réel de discussion, plutôt qu’une réunion tardive autour d’un projet déjà irréversible. Les habitants connaissent les sources, les pâturages, les vents et les chemins de la pollution. Ils ne sont pas des obstacles procéduraux.

La responsabilité environnementale arménienne repose encore largement sur des tarifs et des formules forfaitaires. Une étude du programme européen EU4Environment a relevé que ces mécanismes n’évaluent pas toujours scientifiquement le dommage réel et n’imposent pas nécessairement une restauration complète. Le principe pollueur payeur se vide de sa substance lorsque l’indemnité devient le prix prévisible du droit de polluer.

La réparation doit rapprocher l’écosystème de son état antérieur. L’argent reste l’instrument de la restauration. Il ne ressuscite seul ni une nappe ni un verger.

Le déchet, futur mal rangé

Les déchets forment l’autre face de l’eau. Une bouteille jetée loin d’une rivière peut rejoindre son bassin. Une décharge non étanchéifiée libère des lixiviats dans les sols. Le mélange des résidus industriels et des ordures ménagères détruit leur traçabilité.

Selon le PNUD, plus de 95 % des déchets plastiques arméniens finissent dans des décharges ou dans l’environnement. À Erevan, le principal site de dépôt ne répond pas pleinement aux standards d’une installation moderne contrôlée, alors que les déchets municipaux comporteraient environ 57 % de matières organiques et 25 % de matériaux recyclables.

Le déchet est une matière à laquelle la société a cessé de prêter attention. Stiegler aurait reconnu dans cette indifférence une forme d’anthropie. L’objet est extrait, produit, acheté puis abandonné. Son histoire matérielle disparaît de la conscience collective, tandis que sa présence chimique demeure. La société oublie ce que le sol continue de recevoir.

La responsabilité élargie des producteurs, annoncée parmi les réformes liées à l’accord de partenariat entre l’Arménie et l’Union européenne, pourrait réintroduire cette mémoire en faisant répondre fabricants et importateurs du devenir des emballages et équipements. L’économie circulaire commence lorsque le produit contient juridiquement la charge de son retour.

La politique des déchets doit aussi distinguer les territoires. Un village de montagne n’a ni les volumes ni les distances d’Erevan. L’égalité exige des services adaptés, capables de prévenir les dépôts sauvages sans imposer aux communes rurales des coûts impossibles.

L’énergie boit aussi

L’eau et l’énergie sont souvent administrativement séparées malgré leur interdépendance. L’énergie permet de pomper, traiter et distribuer l’eau. L’eau intervient dans plusieurs productions énergétiques. L’hydroélectricité dépend des débits. L’irrigation dépend des stations de pompage. Les barrages transforment les écosystèmes et les sédiments. La sécurité hydrique et la souveraineté énergétique forment un même problème observé depuis deux ministères.

L’Arménie reste fortement dépendante du gaz importé, qui représente environ 63 % de son approvisionnement énergétique. L’électricité, le chauffage et les transports produisent ensemble près des deux tiers des émissions nationales de gaz à effet de serre. Cette dépendance expose le pays aux prix, aux rapports de force régionaux et aux contraintes d’infrastructure.

Le solaire peut réduire une partie de cette vulnérabilité. L’hydroélectricité conserve un rôle important et le nucléaire demeure majeur. Chaque technique possède ses risques, ses besoins matériels et ses temporalités.

Albert Einstein écrivait en 1946 que « la puissance déchaînée de l’atome a tout changé, sauf nos modes de pensée ». Il appelait à créer des institutions capables de gouverner une puissance technique devenue mondiale. La formule excède le nucléaire. Le changement d’échelle des instruments exige celui de la responsabilité. La technique donne de la puissance. Le droit doit lui donner une direction.

La loi arménienne sur le climat, adoptée en janvier 2026 et promulguée en février, établit un cadre général pour l’atténuation, l’adaptation, la planification climatique, le suivi des émissions et les financements. La nouvelle contribution nationale au titre de l’Accord de Paris prévoit une réduction de 44 % des émissions d’ici 2035 par rapport à 1990, pouvant atteindre 52 % avec un soutien international adéquat.

Ces objectifs resteront théoriques si le climat demeure une rubrique terminale des projets. Chaque investissement devrait subir un test climatique et hydrique mesurant sa consommation d’eau en 2040, sa résistance aux sécheresses, le déplacement éventuel de la vulnérabilité vers un autre village, la durabilité de ses réductions d’émissions et les dépendances nouvelles qu’il pourrait créer.

La planification devient une responsabilité envers les absents.

L’eau sans frontière

Les rivières ignorent la géopolitique tout en la révélant. L’Arménie appartient au bassin de la Koura et de l’Araxe, dont les eaux traversent plusieurs États marqués par les conflits, les frontières fermées et des rapports de force asymétriques. Une pollution en amont devient le problème de l’aval. Un prélèvement supplémentaire transforme la disponibilité commune. La donnée hydrologique devient diplomatique.

En décembre 2025, l’Arménie et la Géorgie ont signé un accord de coopération sur les eaux transfrontalières, alors qu’aucun des deux pays n’est encore partie à la Convention de la Commission économique des Nations unies pour l’Europe sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux. L’Arménie a également signé sans le ratifier le Protocole sur l’eau et la santé.

L’adhésion à ces instruments renforcerait le partage des données, la prévention des accidents et la coopération par bassin. Dans le Caucase du Sud, l’eau pourrait devenir l’un des rares langages communs lorsque les récits politiques ne se répondent plus.

La souveraineté hydrique ne consiste pas à retenir toute l’eau derrière une frontière. Elle repose sur la connaissance des ressources, la garantie d’un usage équitable et la capacité de négocier à partir de données fiables. Une souveraineté détruisant son propre bassin se condamne elle-même.

Le droit de boire, le droit de vivre quelque part

Depuis 2010, le droit international reconnaît le droit humain à une eau potable salubre et à l’assainissement. Le Comité des droits économiques, sociaux et culturels l’avait déjà défini comme le droit à une eau suffisante, sûre, acceptable, physiquement accessible et abordable. En 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a aussi reconnu le droit à un environnement propre, sain et durable.

Ces normes ne créent aucune fontaine internationale directement accessible. Elles offrent un langage permettant d’évaluer les politiques nationales. Une eau comptabilisée mais inaccessible à certains villages répond mal à l’exigence d’accessibilité. Une eau disponible mais contaminée méconnaît la sûreté. Un tarif contraignant une famille à sacrifier un autre besoin essentiel compromet son caractère abordable.

Dans l’arrêt Verein KlimaSeniorinnen Schweiz c. Suisse du 9 avril 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que l’article 8 de la Convention implique une protection effective contre les conséquences graves du changement climatique. L’inaction environnementale rejoint ainsi les droits fondamentaux lorsqu’elle menace concrètement la santé et la vie privée et familiale.

Le climat entre dans la maison par la chaleur, le prix des aliments et le manque d’eau.

En Arménie, le droit à l’eau doit être relié à la santé, à la propriété, à la vie familiale et à l’égalité territoriale. La survie d’un village concerne les droits humains. Quand un territoire perd ses services, ses terres cultivables et ses ressources, le départ devient une contrainte déguisée.

Faire de l’eau une institution

L’Arménie possède déjà des lois, des stratégies et des compétences scientifiques. Elle doit les réunir dans une doctrine territoriale.

Toute décision importante concernant une mine, une centrale, une exploitation agricole, une décharge ou une construction devrait intégrer un bilan hydrique complet, comprenant les prélèvements, la qualité des eaux, les nappes, les écosystèmes et les usages futurs.

Les réseaux d’irrigation doivent devenir des infrastructures de souveraineté. Leur rénovation conditionne la sécurité alimentaire, l’emploi rural et la présence humaine dans les régions frontalières.

La gouvernance de l’eau gagnerait à se rapprocher des bassins et des communes. Des conseils locaux réunissant agriculteurs, scientifiques, habitants, collectivités et associations pourraient suivre les données, signaler les pertes et participer aux décisions. L’expertise nationale fournirait la méthode. L’expérience locale donnerait la mesure.

Avant toute exploitation, les projets miniers devraient constituer des garanties financières suffisantes, indisponibles pour d’autres usages jusqu’à la restauration complète du site. La responsabilité environnementale devrait reposer sur le dommage réel, sa durée et le coût de la remise en état.

Les déchets exigent un service national différencié, une responsabilité élargie des producteurs, le tri des matières organiques et une surveillance stricte des résidus industriels. Une décharge moderne protège aussi une rivière lointaine.

La loi sur le climat doit enfin irriguer tout le droit public arménien. Les budgets, marchés publics, permis et stratégies énergétiques devraient démontrer leur compatibilité avec les trajectoires climatiques et hydriques. Une loi transversale ne vit que lorsqu’elle transforme les décisions ordinaires.

Ce que l’eau juge

L’eau révèle la République mieux que bien des discours. Elle montre les villages entretenus et ceux que l’on laisse se vider, les canaux réparés, les terres protégées, les mines surveillées et les déchets soustraits aux regards. Elle mesure la distance entre la loi écrite et la vie irriguée.

Chez Stiegler, lutter contre l’anthropie signifiait préserver la possibilité d’un avenir. Ralentir la destruction ne suffisait plus. Il fallait produire du soin, du savoir et de la durée.

L’Arménie pourrait devenir un laboratoire de cette néguanthropie. Sa petite superficie permet une connaissance fine des bassins, une coopération étroite entre chercheurs et habitants et une politique énergétique attentive aux territoires. Sa vulnérabilité peut engendrer une vigilance supérieure. Son histoire lui a appris que la disparition commence parfois par des pertes que l’on croyait provisoires.

Au pays des pierres, l’eau fait loi parce qu’elle juge silencieusement les institutions.

Elle acquitte les villages auxquels demeure promis un avenir. Elle condamne les sols épuisés. Elle conserve la mémoire des pollutions que les rapports administratifs voudraient clore. Elle relie les montagnes aux maisons, les gestes anciens aux lois nouvelles, les vivants à ceux qui boiront après eux.

L’Arménie a perdu des terres. Elle ne peut perdre l’eau qui leur donne encore un nom.

Le premier article d’une République durable pourrait tenir en une phrase.

Nul ne possède l’eau, mais chacun répond de son passage…