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8 min de lecture

Par Marie Taffoureau

Un pays peut posséder une grande littérature et peu de lecteurs.

Il peut aussi posséder peu d’habitants et une quantité vertigineuse de livres.

L’Arménie appartient à cette seconde contradiction.

Matenadaran, manuscrits médiévaux, alphabet de Machtots, Narekatsi, Toumanian, Charents, Bakounts, Parajanov lecteur d’images, écrivains de Constantinople, du Liban, de France ou des États-Unis. Le livre accompagne tellement la représentation que les Arméniens donnent de leur culture qu’on oublie parfois de poser une question beaucoup plus triviale.

Qui achète aujourd’hui un roman à Erevan ?

Et dans quelle langue le lit-il ?

Six millions de volumes et un lecteur avec un téléphone

La Bibliothèque nationale d’Arménie conserve aujourd’hui plus de 6,6 millions d’unités dans son fonds actif. Durant le seul premier trimestre 2026, elle a reçu 10 699 unités en arménien, 4 329 en russe et 1 040 dans d’autres langues. Elle a par ailleurs numérisé plus de 6,5 millions de pages de livres et plus de 8,5 millions de pages de périodiques.

Ces chiffres racontent deux histoires.

La première est celle de la conservation.

La seconde est celle d’une bibliothèque qui comprend qu’au XXIe siècle préserver un livre signifie aussi lui permettre d’exister sur un écran.

La numérisation modifie profondément la fonction d’une institution nationale. La bibliothèque n’abrite plus seulement des objets que l’on vient consulter. Elle fabrique de la présence pour des textes que la distance avait enfermés.

Pour la diaspora, la différence est immense.

Un ouvrage arménien conservé à Erevan devient potentiellement consultable depuis Paris, Buenos Aires ou Los Angeles.

Le livre rentre dans la diaspora sans prendre l’avion.

Une bibliothèque fréquentée

Le lecteur physique n’a pourtant pas disparu.

Au premier semestre 2025, la Bibliothèque nationale recensait près de 129 000 visites. Elle avait délivré plus de 658 000 documents imprimés et quelque 226 000 documents électroniques.

Cette coexistence est intéressante.

On annonce régulièrement la mort du livre avec la régularité d’un personnage qui refuse lui-même de mourir.

Ce qui change davantage, c’est son environnement.

Le livre doit désormais cohabiter avec le téléphone, la série, YouTube, Telegram, TikTok, le jeu vidéo et un flux informationnel dont le prochain contenu est toujours à quelques millimètres du pouce.

Lire cinquante pages suppose une qualité devenue rare.

Ne rien faire d’autre pendant un moment.

L’arménien traduit le monde

L’édition arménienne contemporaine ne vit pas enfermée dans son patrimoine.

ArmStat distingue explicitement dans ses statistiques les livres traduits vers l’arménien depuis l’anglais, le russe et différentes autres langues.

Il suffit d’entrer dans les catalogues actuels pour voir ce déplacement.

Nabokov existe en arménien. Ken Kesey aussi. Des éditeurs publient des traductions provenant de l’anglais, du russe, du tchèque, du basque ou d’autres espaces littéraires. L’éditeur Vogi Nairi présente par exemple des œuvres traduites du russe, de l’anglais ou du tchèque.

Traduire constitue ici une politique linguistique sans toujours en porter le nom.

Une langue qui ne traduit plus cesse progressivement de pouvoir parler du monde contemporain.

Le traducteur importe davantage qu’une histoire.

Il importe des concepts, des rythmes, des mots et parfois des problèmes qui n’avaient jamais été formulés exactement ainsi en arménien.

Après avoir demandé qui traduit l’Arménie aux étrangers, il faut donc demander qui traduit les étrangers à l’Arménie.

Le russe entre deux bibliothèques

Le russe conserve une place singulière.

Pour plusieurs générations d’Arméniens, il a été une langue d’accès à la littérature mondiale autant qu’une langue politique de l’espace soviétique.

Des traductions russes permettaient de lire des auteurs européens que l’arménien n’avait pas encore traduits. Une bibliothèque familiale pouvait ainsi juxtaposer Charents, Tolstoï, Dostoïevski et des traductions soviétiques de littérature étrangère.

L’anglais remplit aujourd’hui progressivement une partie de cette fonction chez les générations les plus jeunes, particulièrement dans les milieux universitaires, technologiques et diasporiques.

Un lecteur peut donc se trouver devant un choix étrange.

Lire Orwell en anglais.

Le lire en russe.

Ou attendre sa traduction arménienne.

Ce choix apparemment privé décide aussi de la vitalité d’une langue.

Chaque fois qu’un Arménien préfère nécessairement une autre langue parce qu’un texte n’existe pas dans la sienne, l’arménien perd un domaine d’usage.

Le prix d’une bibliothèque

Le livre possède aussi un corps économique.

Un exemplaire arménien de Lolita de Nabokov est actuellement proposé à 9 990 drams dans une librairie d’Erevan. Une traduction de Vol au-dessus d’un nid de coucou y apparaissait à 5 990 drams.

Ces sommes ne disent rien seules.

Elles deviennent significatives lorsqu’on les rapporte aux dépenses ordinaires d’un ménage.

Acheter plusieurs livres chaque mois constitue donc un geste culturel qui possède aussi une dimension sociale.

La bibliothèque privée est du capital culturel.

Elle est également du capital tout court.

Voilà pourquoi la question des bibliothèques publiques reste essentielle. Une politique de lecture ne peut pas reposer uniquement sur la capacité des classes moyennes urbaines à transformer une librairie en promenade du samedi.

Une capitale n’est pas un pays entier

L’accès au livre varie également géographiquement.

La situation d’un étudiant entouré de librairies à Erevan ne ressemble pas à celle d’un adolescent vivant dans un village où l’offre culturelle est plus étroite.

La Bibliothèque nationale a consacré en 2025 une analyse statistique entière aux bibliothèques arméniennes, signe que le réseau constitue toujours une infrastructure culturelle nationale.

Le mot infrastructure importe.

On réserve généralement ce terme aux routes, aux canalisations et aux lignes électriques.

Une bibliothèque est pourtant une infrastructure cognitive.

Elle relie quelqu’un à ce qu’il ne pourrait pas acheter seul.

La littérature diasporique revient-elle au pays ?

Une autre frontière traverse les rayonnages.

La littérature arménienne n’est pas produite uniquement en République d’Arménie.

Une partie considérable de son histoire moderne s’est écrite à Constantinople, Tbilissi, Beyrouth, Paris, Los Angeles, Boston ou ailleurs.

Cela crée une situation étrange.

Un auteur peut appartenir pleinement à l’histoire littéraire arménienne tout en étant difficilement accessible au lecteur d’Erevan.

La question de l’arménien occidental renforce encore cette distance.

Publier, rééditer et éventuellement adapter certains appareils critiques permet alors de faire circuler les œuvres entre les deux poumons d’une culture dispersée.

La diaspora conserve des textes.

L’Arménie conserve d’autres textes.

Il faut encore construire les ponts entre leurs bibliothèques.

Le PDF et la bibliothèque clandestine

Le numérique offre ici son pharmakon familier.

Il rend les œuvres accessibles et fragilise simultanément leur économie.

La législation arménienne protège les œuvres littéraires y compris lorsqu’elles sont stockées sous forme électronique. Elle n’autorise pas au titre de la simple copie privée la reproduction intégrale d’un livre protégé.

La facilité technique raconte pourtant une autre tentation.

Un fichier peut circuler entre cent personnes sans perdre une page.

Pour un étudiant qui ne possède pas l’argent nécessaire, le PDF apparaît comme une bibliothèque miraculeuse.

Pour un petit éditeur, il peut devenir une vente disparue.

La politique culturelle se retrouve alors devant une tension difficile. Il faut défendre les auteurs et les traducteurs sans réserver l’accès aux textes à ceux qui peuvent acheter chaque volume.

La bibliothèque publique et l’offre numérique légale constituent précisément une partie de la réponse.

Ce qu’un pays choisit de traduire

L’édition permet finalement de lire une société comme un miroir.

Quels auteurs étrangers traduit-elle ?

Quels écrivains réédite-t-elle ?

Quels livres disparaissent ?

Quels textes scolaires deviennent classiques ?

Quelle littérature diasporique revient ?

Quels auteurs contemporains sont traduits dans l’autre sens et quittent l’Arménie ?

Chaque catalogue dessine une frontière mentale.

La traduction de Georgelin donne à lire une Arménie à des lecteurs qui n’en maîtrisent pas la langue.

Le travail inverse est tout aussi déterminant.

Il permet à l’Arménie de lire le monde sans devoir quitter l’arménien pour le faire.

Le dernier lecteur

Il existe une image spectaculaire de la survie culturelle arménienne.

Un manuscrit sauvé.

Une église restaurée.

Un alphabet gravé dans la pierre.

Il en existe une autre, beaucoup moins spectaculaire.

Un jeune homme monte dans un bus avec un roman arménien dans son sac.

Une adolescente emprunte un livre qu’elle n’aurait pas pu acheter.

Un traducteur hésite une heure sur une phrase.

Une bibliothécaire numérise une page qui commençait à jaunir.

Une maison d’édition décide qu’un auteur étranger mérite désormais d’exister en arménien.

Une civilisation tient parfois dans des gestes aussi minuscules.

Car un livre que personne ne lit devient progressivement une archive.

Une langue que l’on continue à lire reste une conversation.