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Par Marie Taffoureau

On peut perdre une frontière et conserver un alphabet.

Les Arméniens en ont fait l’expérience pendant des siècles. Un territoire disparaissait, une communauté changeait de langue quotidienne, un enfant naissait à Beyrouth, Marseille, Los Angeles ou Moscou, et trente-neuf signes continuaient de relier des existences que la géographie avait séparées. L’alphabet inventé par Mesrop Machtots au Ve siècle est ainsi devenu davantage qu’un instrument d’écriture. Il a servi de patrie portative.

Au XXIe siècle pourtant, le danger a changé de forme. Personne ne vient arracher les lettres des livres. Elles peuvent simplement cesser d’être nécessaires.

Un adolescent arménien peut aujourd’hui parler russe avec ses amis, anglais pour travailler, français dans sa vie sociale, quelques mots d’arménien avec ses grands-parents et écrire ces derniers avec l’alphabet latin sur son téléphone.

Une langue peut alors survivre partout et reculer chaque jour.

Deux arméniens dans une même langue

Dire « la langue arménienne » donne l’impression d’une évidence que l’histoire a compliquée.

L’arménien contemporain possède deux grandes formes standardisées, l’arménien oriental, dominant en République d’Arménie et dans une grande partie de l’espace postsoviétique, et l’arménien occidental, historiquement issu des communautés de l’Empire ottoman et aujourd’hui largement diasporique. Elles demeurent largement intercompréhensibles, avec des différences de prononciation, de vocabulaire, de grammaire et parfois de rapport intime à la langue.

La différence est aussi graphique.

En Arménie soviétique, l’orthographe fut réformée à partir de 1922, puis partiellement corrigée en 1940. La diaspora issue de l’ancien Empire ottoman conserva majoritairement l’orthographe classique. Une décision pédagogique prise dans un État disparu continue donc, un siècle plus tard, à distinguer visuellement deux Arméniens écrivant pourtant la même langue.

L’histoire politique s’est déposée jusque dans les voyelles.

Le paradoxe devient plus profond encore puisque l’article 20 de la Constitution arménienne désigne simplement « l’arménien » comme langue de l’État. Le texte constitutionnel ne choisit juridiquement ni l’oriental ni l’occidental. Dans la pratique administrative, scolaire, médiatique et institutionnelle, l’arménien oriental occupe naturellement la position centrale.

L’un possède un État. L’autre possède surtout des communautés.

Voilà toute la question.

L’arménien occidental cherche son territoire

L’UNESCO a classé l’arménien occidental parmi les langues « définitivement en danger », catégorie correspondant à une rupture de transmission familiale lorsque les enfants ne l’apprennent plus comme langue maternelle.

Cette fragilité produit une situation singulière.

Des Arméniens peuvent porter un patronyme arménien, fréquenter l’Église arménienne, connaître l’histoire familiale du génocide, cuisiner arménien, écouter Komitas, se rendre en Arménie et ne plus pouvoir construire une phrase dans la langue de leurs arrière-grands-parents.

Il serait cruel de leur retirer pour cela leur arménité.

La langue transmise après un génocide obéit à une histoire sociale particulière. Une famille arrivée en France devait apprendre le français. Une autre installée aux États-Unis devait apprendre l’anglais. L’enfant devait réussir à l’école, travailler, entrer dans une société nouvelle. La langue majoritaire était souvent celle de la promotion sociale. L’arménien restait dans la cuisine, la prière, les disputes familiales, les chansons et certains mots impossibles à traduire.

Puis une génération comprenait encore sans parler.

La suivante ne comprenait plus.

La disparition d’une langue commence rarement par un silence. Elle commence par une réponse donnée dans une autre langue.

Une promesse juridique restée en suspens

Le programme du gouvernement arménien adopté en 2021 pour la période allant jusqu’en 2026 contenait une disposition particulièrement importante. Il prévoyait d’étudier les possibilités législatives permettant d’accorder un statut particulier à l’arménien occidental en République d’Arménie, tout en renforçant son enseignement dans les programmes scolaires, universitaires et complémentaires.

Au 21 août 2026, je ne trouve pourtant pas de dispositif législatif ayant achevé cette promesse par la création effective de ce statut.

La nuance compte.

Entre annoncer que l’on protégera une langue et lui donner une existence institutionnelle, il existe toute la distance du droit.

L’État agit néanmoins. Le programme diasporique « Step Toward Home » organisé en 2026 propose par exemple des cours d’arménien oriental et occidental aux jeunes de la diaspora.

Reste une question plus ambitieuse. Que signifierait réellement reconnaître l’arménien occidental en Arménie ?

Former des enseignants, publier des manuels, financer des chaires universitaires, accepter davantage sa présence dans les médias publics, produire des dictionnaires contemporains, développer des correcteurs orthographiques, des synthèses vocales et des outils numériques. La reconnaissance symbolique ouvre la porte. La politique linguistique construit la maison.

Quand le téléphone change l’alphabet

La prochaine réforme de l’arménien ne sera peut-être votée par aucun gouvernement.

Elle se déroule déjà sur les écrans.

Depuis longtemps, des Arméniens écrivent leur langue en caractères latins ou parfois russes lorsqu’ils communiquent en ligne. Des linguistes arméniens ont étudié ces formes de translittération et les transformations qu’elles entraînent.

Le phénomène paraît anodin lorsqu’un message devient « barev » plutôt que « բարեւ » ou « բարև ».

Il l’est moins lorsque l’alphabet cesse progressivement d’être indispensable pour parler la langue.

Car une langue possède plusieurs niveaux de disparition. Elle peut perdre des locuteurs, puis son écriture, puis certains domaines d’usage. On continuera peut-être à parler arménien tout en utilisant l’anglais pour la science, le russe pour certains échanges économiques, le français dans une partie de la diaspora et l’alphabet latin pour communiquer rapidement.

L’arménien deviendrait alors une langue affective entourée de langues fonctionnelles.

Une langue que l’on aime beaucoup et dont on a de moins en moins besoin.

L’intelligence artificielle parle avec ceux qui lui écrivent

L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle frontière.

Les grands modèles linguistiques apprennent à partir de corpus. Les langues abondamment publiées disposent de milliards de phrases. Une langue faiblement numérisée entre dans la machine avec moins de livres, moins de dialogues, moins de traductions et moins de corrections humaines.

L’arménien appartient déjà aux langues considérées comme disposant de ressources numériques limitées dans la recherche en traitement automatique du langage. Des travaux récents essaient précisément d’améliorer la génération morphologique en arménien.

Pour l’arménien occidental, l’enjeu est encore plus aigu. En 2024, des chercheurs présentaient le premier corpus parallèle d’ampleur destiné à la traduction automatique entre arménien occidental et anglais, avec environ 147 000 paires de phrases collectées.

En 2025, d’autres travaux portaient même sur le hamshentsnag, variété arménienne occidentale menacée, afin d’examiner comment des modèles pouvaient apprendre grâce aux proximités avec les autres formes d’arménien.

La question linguistique devient ainsi technologique.

Une langue absente des corpus risque un jour d’être présente dans les mémoires et absente des machines.

Le russe, l’anglais et la langue du lendemain

L’Arménie postsoviétique a renforcé la place publique de l’arménien après 1991 sans effacer le russe. Celui-ci demeure culturellement et économiquement important. L’anglais progresse avec les technologies, les universités, la mobilité internationale et l’économie numérique.

Le multilinguisme constitue une richesse. Le danger apparaît lorsque les fonctions prestigieuses migrent toutes vers d’autres langues.

Si l’on aime en arménien, que l’on fait des affaires en russe, que l’on code en anglais et que l’on écrit sur Instagram en alphabet latin, quelle fonction reste-t-il à l’alphabet de Machtots ?

La réponse ne peut pas être la fermeture linguistique.

Une langue survit rarement parce qu’elle interdit ses concurrentes. Elle survit parce qu’elle permet de tout faire.

Il faut pouvoir écrire un poème en arménien et programmer une intelligence artificielle, rédiger un contrat et envoyer une plaisanterie, enseigner la biologie moléculaire et parler d’amour, publier un article scientifique et commander un café.

La modernité d’une langue se mesure peut-être précisément à cela : au nombre de futurs qu’elle sait nommer.

Une patrie de trente-neuf lettres

L’Arménie possède cette particularité vertigineuse d’avoir longtemps vécu dans sa langue avant de retrouver son État.

Aujourd’hui, elle possède les deux.

Elle pourrait pourtant découvrir qu’un territoire se défend plus facilement qu’un vocabulaire. On voit immédiatement une frontière franchie. Personne ne remarque le dernier enfant qui cesse de parler la langue de sa grand-mère.

Il n’y aura ni sirène ni communiqué.

Seulement, un soir, une vieille femme dira quelque chose en arménien occidental.

Son petit-fils lui sourira.

Puis il lui répondra en français.

Et dans cet espace minuscule entre deux phrases, une civilisation aura perdu quelques centimètres de territoire.