ChatGPT Image 23 août 2026, 02_54_12
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Par Marie Taffoureau

Il arrive que l’arménien commence par un prénom.

Celui d’une femme rencontrée à Paris, à Moscou ou à Berlin. Celui d’un homme qui, un soir, téléphone à sa mère et change soudain de langue. Celui d’un enfant né entre deux pays auquel on voudrait pouvoir raconter une histoire dans la langue de l’autre moitié de sa famille.

Alors quelqu’un apprend barev ( bonjour) .

Puis shnorhakalutyun (merci) .

Puis les trente-neuf lettres paraissent moins impossibles.

On pensait apprendre quelques mots pour faire plaisir. Quelques mois plus tard, on découvre que l’on est en train d’entrer dans une civilisation par la petite porte d’une conversation familiale.

D’autres arrivent en Arménie pour des raisons beaucoup moins romantiques. Ils viennent étudier. Travailler. Créer une entreprise. Fuir une guerre. Échapper à une mobilisation. Recommencer ailleurs parce que l’endroit où ils vivaient est devenu inhabitable politiquement ou intimement.

Et puis il y a ceux qui ne sont presque étrangers qu’administrativement.

Ils s’appellent Sarkissian, Bedrossian ou Derderian. Ils ont grandi à Marseille, Moscou, Beyrouth, Montréal ou Los Angeles. Ils reviennent dans un pays que leur famille leur a appris à appeler « chez nous » avant de leur apprendre suffisamment la langue pour y demander leur chemin.

Tous se retrouvent un jour devant le même problème.

Comment habiter un pays dont on ne possède pas encore les mots ?

Ceux qui sont arrivés pour ne pas partir à la guerre

Depuis 2022, Erevan a vu apparaître une population nouvelle.

Après l’invasion de l’Ukraine puis l’annonce de la mobilisation partielle russe en septembre 2022, des dizaines de milliers de citoyens russes ont choisi l’Arménie parmi leurs destinations. La Banque mondiale estimait qu’en septembre et octobre 2022 seulement, environ 60 000 citoyens russes étaient entrés en Arménie dans cette vague liée à la guerre et à la mobilisation. Reuters décrivait alors Erevan comme l’un des principaux refuges régionaux de jeunes Russes qui ne souhaitaient pas risquer d’être envoyés combattre.

Certains pensaient rester quelques semaines.

Puis ils ont loué un appartement.

Trouvé un emploi.

Ouvert un café.

Inscrit un enfant à l’école.

Aimé quelqu’un.

Le provisoire possède cette étrange faculté de devenir une vie sans demander l’autorisation.

Apprendre l’arménien prend alors une autre signification.

Au début, le russe suffit souvent à Erevan. L’histoire soviétique a laissé suffisamment de locuteurs pour permettre de travailler, commander, louer, expliquer.

Cette facilité peut pourtant devenir une frontière confortable.

Une enquête publiée en 2025 sur les relokants russes à Erevan montrait que beaucoup conservaient des réseaux sociaux essentiellement russophones. Les personnes ayant un conjoint arménien semblaient, elles, disposer plus naturellement de relations arméniennes.

La langue raconte ici quelque chose que les formulaires de résidence ne disent pas.

On peut vivre dans un pays avant d’entrer dans sa société.

Il faut parfois un mot appris de travers pour commencer à franchir la distance.

On peut immigrer par amour

Il existe une migration que les statistiques saisissent mal.

Celle qui commence par quelqu’un.

Une Arménienne rencontre un Français à l’étranger et décide quelques années plus tard de revenir vivre à Erevan.

Un Arménien installé en Allemagne rentre avec sa compagne allemande.

Une Américaine épouse un Arménien.

Un Iranien construit sa vie avec une femme arménienne.

La personne étrangère n’a alors pas choisi l’Arménie seule.

Elle l’a reçue avec quelqu’un qu’elle aimait.

Cela change tout.

Apprendre la langue de la personne aimée possède une douceur particulière parce que l’effort n’est jamais seulement grammatical.

On apprend comment sa mère l’appelait enfant.

Pourquoi son père utilise un mot que personne d’autre n’emploie.

Pourquoi une plaisanterie familiale cesse d’être drôle lorsqu’on la traduit.

On découvre les diminutifs, les intonations, les colères.

On comprend soudain ce qui se disait autour de la table lorsque tout le monde riait avant que quelqu’un ait eu le temps de traduire.

Pendant quelque temps, aimer quelqu’un qui parle une autre langue signifie accepter d’arriver toujours quelques secondes après les autres.

Puis un soir on comprend avant la traduction.

Ce petit instant mérite presque d’être appelé une victoire.

L’État arménien lui-même a prévu une place pour ces apprentis particuliers. Le service public de cours gratuits d’arménien destiné aux personnes qui s’installent en Arménie est accessible aux personnes d’origine arménienne ainsi qu’à leurs conjoints. Les cours couvrent lecture, écriture et expression orale.

Le droit administratif formule parfois involontairement de très jolies choses.

Il reconnaît ici qu’une langue peut se transmettre par le sang.

Et aussi par l’amour.

La belle famille est parfois le meilleur professeur

Il existe ensuite un apprentissage que les manuels ne prévoient pas.

La belle-mère.

Elle parle trop vite.

Répète plus fort lorsque l’on ne comprend pas.

Explique un mot arménien par trois autres mots arméniens.

Puis finit par apporter quelque chose à manger, ce qui résout généralement le problème diplomatique.

Quelques mois plus tard, l’étranger connaît des expressions qui n’apparaissent dans aucun manuel universitaire.

Il comprend le ton avant les mots.

Il sait quand on le félicite, quand on s’inquiète pour lui et quand une question qui ressemblait grammaticalement à une interrogation était en réalité un ordre.

C’est ainsi qu’une langue devient vivante.

On peut apprendre la déclinaison dans une salle.

On apprend l’intimité dans une cuisine.

Ceux qui viennent étudier

D’autres rencontrent l’arménien à l’université.

Pour l’année universitaire 2025–2026, le ministère arménien de l’Éducation avait validé 2 018 candidatures étrangères, dont 743 provenant de candidats issus de la diaspora et 1 275 de candidats étrangers non arméniens.

Ces étudiants ne viennent donc pas tous rechercher une origine.

Certains viennent simplement chercher un diplôme.

Et ils trouvent une langue sur leur chemin.

L’Université d’État d’Erevan possède une formation préparatoire pour les étudiants étrangers ne maîtrisant pas suffisamment l’arménien. Ils peuvent y apprendre la langue en même temps que les disciplines nécessaires à leurs futures études.

En juin 2026, cinq étudiants venus notamment de Chine, d’Iran et du Portugal achevaient ainsi leur formation préparatoire après huit mois. L’arménien leur était inconnu à leur arrivée. À la fin de l’année, ils étaient capables de prendre la parole dans cette langue et s’apprêtaient à poursuivre leurs études en Arménie.

La scène est presque vertigineuse lorsqu’on y pense.

Quelqu’un naît à plusieurs milliers de kilomètres de l’Ararat.

Aucun grand-parent ne lui parle arménien.

Aucun souvenir familial ne le conduit à Erevan.

Puis une décision universitaire, parfois presque contingente, fait qu’un jour cette personne apprend à lire l’alphabet inventé par Mesrop Machtots seize siècles auparavant.

Une langue survit aussi grâce à ceux auxquels elle n’était pas destinée.

Et les enfants apprennent autrement

Pour un enfant qui arrive en Arménie, la situation est différente.

Il possède parfois moins de vocabulaire que ses parents et beaucoup moins de peur de faire une faute.

L’école accélère tout.

Il apprend les mots nécessaires pour jouer bien avant ceux qui permettent d’expliquer une règle de grammaire.

Le ballon.

Attends.

Viens.

Encore.

À moi.

Un enfant peut passer des semaines à répondre dans sa langue tout en comprenant progressivement celle des autres.

Puis une phrase sort.

Personne n’organise de cérémonie.

Pourtant une frontière vient de tomber.

Les dispositifs destinés aux familles rapatriées indiquent d’ailleurs que des soutiens linguistiques et des cours complémentaires existent pour les enfants qui ne maîtrisent pas encore l’arménien, tandis que de nombreuses écoles proposent un accompagnement supplémentaire aux nouveaux arrivants.

Mais leur véritable professeur est souvent la cour de récréation.

Les adultes apprennent une langue pour s’intégrer.

Les enfants l’apprennent parce qu’ils veulent jouer.

Les Arméniens qui reviennent sans parler arménien

Puis viennent ceux pour lesquels chaque faute semble plus lourde.

Parce qu’ils sont Arméniens.

Un étranger qui prononce maladroitement un mot reçoit généralement un sourire.

Un Arménien de diaspora qui ne parle pas la langue peut parfois ressentir une gêne différente.

Comment expliquer que l’on porte un nom arménien sans pouvoir lire l’enseigne devant soi ?

Que l’on connaisse le génocide, Komitas, l’histoire familiale, les plats, les rites, les photographies d’un village disparu, et que l’on doive pourtant demander en anglais ou en russe comment acheter du pain ?

Cette honte ne devrait jamais exister.

La diaspora est précisément le produit d’une histoire qui a dispersé les langues avec les familles.

Une grand-mère a parlé arménien.

Sa fille a grandi en français.

Son petit-fils comprend quelques phrases.

Une arrière-petite-fille décide un siècle plus tard de s’installer à Erevan et recommence au commencement.

L’alphabet.

Les nombres.

Les jours.

Le présent des verbes.

Ce n’est pas une preuve qu’une transmission a échoué.

C’est parfois la preuve qu’après plusieurs générations quelqu’un a décidé de reprendre le fil là où il s’était rompu.

En 2023, environ 250 rapatriés venus de trente pays ont suivi les cours d’arménien organisés avec le Centre de rapatriement et d’intégration. En avril 2024, une seule promotion réunissait 62 personnes venues de treize pays, parmi lesquels la Russie, l’Ukraine, l’Iran, les États-Unis, la Syrie, le Liban, le Canada, l’Espagne et la France.

Aujourd’hui encore, Repat Armenia propose des groupes séparés pour anglophones et russophones, ainsi qu’une formation particulière pour ceux qui parlent déjà l’arménien occidental et doivent s’adapter à l’arménien oriental employé quotidiennement en République d’Arménie.

Même revenir chez soi peut donc nécessiter une traduction.

Parler avec un accent, c’est déjà parler

La société d’accueil possède ici une responsabilité.

Il existe une manière très efficace d’empêcher quelqu’un d’apprendre une langue.

Se moquer de son accent.

Répondre immédiatement en anglais ou en russe dès qu’il hésite.

Corriger chaque faute avant d’écouter ce qu’il essayait de dire.

L’intention est parfois aimable.

On veut faciliter la conversation.

Mais celui qui apprend a besoin que sa phrase maladroite puisse vivre quelques secondes.

Il faut laisser l’étranger finir son arménien.

Laisser le Français rouler mal certaines consonnes.

Laisser la Russe chercher un mot.

Laisser l’Américain confondre deux terminaisons.

Laisser l’Arménien de diaspora parler avec une construction occidentale.

Une langue ne se transmet pas seulement lorsqu’on l’enseigne.

Elle se transmet lorsqu’on accepte patiemment qu’elle soit mal parlée avant de l’être mieux.

Chaque accent est la trace sonore du chemin qu’une personne a parcouru pour arriver jusqu’à nous.

Dire je t’aime dans la langue de l’autre

Et puis il reste ceux qui apprennent pour une seule personne.

Peut-être sont-ils les plus émouvants.

Ils ne sauveront probablement pas à eux seuls la langue arménienne.

Ils ne connaissent pas toujours son histoire.

Ils ne savent pas nécessairement qui était Machtots lorsqu’ils commencent.

Ils savent seulement qu’une personne qu’ils aiment possède derrière elle des mots auxquels ils n’ont pas encore accès.

Alors ils travaillent.

Ils écrivent les lettres.

Ils répètent dans le métro.

Ils demandent comment prononcer correctement.

Ils préparent une phrase avant de rencontrer les grands-parents.

Ils apprennent parfois secrètement quelques mots pour faire une surprise.

Il existe quelque chose de profondément tendre dans cet effort.

Apprendre la langue de quelqu’un, c’est lui dire que son monde mérite qu’on fasse le trajet.

C’est refuser qu’il soit toujours celui qui traduise.

Et lorsqu’un enfant naît ensuite de ces deux langues, la question devient encore plus belle.

Quelle langue parlera-t-on lorsqu’il aura peur ?

Dans laquelle comptera-t-on ses doigts ?

Quels mots entendra-t-il de sa grand-mère ?

Dans quelle langue saura-t-il que quelqu’un l’aime ?

Pour toi, Arménie

On parle souvent de la survie de l’arménien en regardant ceux qui risquent de le perdre.

Il faudrait parfois regarder ceux qui décident de l’acquérir.

Le jeune Russe arrivé parce qu’il refusait une guerre.

L’étudiante iranienne venue étudier.

Le chercheur portugais.

La Française qui a suivi celui qu’elle aimait jusqu’à Erevan.

L’Américain qui veut enfin comprendre les conversations de sa belle-famille.

L’enfant qui apprend dans une cour avant ses parents.

L’Arménienne de Marseille qui revient au pays de ses grands-parents avec un patronyme qu’elle prononce mieux que les verbes.

Aucun n’entre dans la langue par la même porte.

Certains viennent par nécessité.

D’autres par curiosité.

D’autres par mémoire.

Quelques-uns par amour.

Et peut-être faut-il être particulièrement tendre avec ces derniers.

Parce qu’un être humain qui apprend trente-neuf lettres uniquement pour réduire la distance entre lui et quelqu’un d’autre accomplit, à son échelle, une chose assez rare.

Il transforme l’amour en travail de traduction.

Au commencement, il voulait seulement pouvoir parler à une personne.

Puis il découvre qu’en apprenant sa langue, il peut parler à tout un peuple.

Et quelque part entre le premier barev hésitant et la première phrase que personne n’a plus besoin de lui traduire, l’Arménie cesse doucement d’être le pays de l’autre.

Elle devient aussi un peu le sien.