989 voix pour parler au nom de 600 000 Arméniens ?
Une interview de vingt-neuf minutes vient de jeter une bombe au milieu des relations entre Erevan et le CCAF.
Zareh Sinanyan, Haut-Commissaire aux affaires de la diaspora de la République d’Arménie, attaque une idée ancienne, puis une organisation, puis deux hommes.
Sa question finit par devenir extraordinairement simple :
qui a donné à quelques responsables associatifs le mandat de parler au nom des Arméniens de France ?
Et cette fois, Sinanyan ne laisse guère planer le doute sur ses cibles. Il vise le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France, le CCAF, et ses deux coprésidents, Ara Toranian et Mourad Papazian.
Une diaspora forte contre une Arménie forte ?
La première déflagration vient du Parlement arménien.
Arman Yeghoyan, député de Contrat civil, le parti de Nikol Pashinyan, vient de qualifier de « mythe » la formule selon laquelle « plus la diaspora est forte, plus l’Arménie est forte ».
Sinanyan reprend l’argument.
Historiquement, explique-t-il, les grandes diasporas arméniennes se sont constituées parce que des Arméniens avaient quitté leur territoire, volontairement ou sous la contrainte. Il remonte aux déportations médiévales, évoque les migrations provoquées par les invasions, le génocide puis l’émigration massive depuis l’indépendance.
Pour lui, une diaspora qui grossit démographiquement signifie mécaniquement qu’un autre espace a perdu ces populations.
Il applique ensuite le raisonnement à l’Arménie contemporaine : le départ d’une partie considérable de sa population depuis 1991 a enrichi humainement Moscou, Los Angeles, Paris ou d’autres communautés tout en privant la République de travailleurs, de familles et de potentiel démographique.
La thèse peut être discutée puisque la puissance d’une diaspora ne dépend pas uniquement de son nombre. Elle peut aussi reposer sur ses entreprises, ses élus, ses intellectuels, ses associations et ses capacités diplomatiques.
Mais Sinanyan prépare surtout le terrain pour une question beaucoup plus explosive.
La diaspora n’a pas de gouvernement
Selon lui, il existe une différence de nature entre l’Arménie et « la diaspora ».
La République d’Arménie possède un territoire, une population, un budget, des institutions et un gouvernement pouvant juridiquement parler en son nom.
La diaspora n’est pas une entité constitutionnelle.
Elle réunit des Arméniens vivant dans des sociétés aussi différentes que la Russie, la France, les États-Unis, le Liban ou l’Argentine. Ils n’élisent aucun gouvernement commun et ne disposent d’aucun parlement mondial capable de produire une volonté diasporique unique.
D’où l’image utilisée pendant l’entretien : il n’existe pas un « numéro de téléphone » de la diaspora auquel Erevan pourrait appeler.
Il en existe des milliers.
Puis Sinanyan arrive en France.
Et sort un chiffre.
989
989 voix.
Sinanyan évoque les élections organisées par le CCAF en février 2026 et rappelle que 989 personnes ont voté pour la liste arrivée en tête.
Il rapproche immédiatement ce résultat des quelque 500 000 à 600 000 Arméniens vivant en France et ironise sur le mandat de dirigeants qui, selon lui, se présentent comme les représentants de toute la communauté franco-arménienne.
L’ordre de grandeur n’est pas fantaisiste. Le ministère français des Affaires étrangères estime actuellement entre 400 000 et 600 000 le nombre de Français d’origine arménienne.
Et cette fois, on ne peut pas répondre simplement que Sinanyan invente la prétention du CCAF.
Les statuts adoptés par l’organisation disposent expressément qu’elle a notamment pour objet de représenter la communauté française arménienne et d’origine arménienne de France auprès des instances nationales et des pouvoirs publics français, ainsi qu’auprès des autres communautés arméniennes et de la République d’Arménie.
Le problème de représentativité existe donc réellement et se pose avec d’autant plus d’acuité lorsque le Haut-Commissaire aux affaires de la diaspora lui-même conteste publiquement la prétention du CCAF à parler au nom de l’ensemble des Arméniens de France.
Ce que signifient vraiment les 989 voix
Il faut néanmoins raconter honnêtement le scrutin.
Les 989 voix ne sont pas 989 suffrages recueillis lors d’une élection ouverte à 600 000 Franco-Arméniens.
Pour la première fois, le CCAF avait organisé une élection directe permettant aux adhérents individuels d’élire un quart des représentants au Conseil national.
Ce qui, même en cas de défaite des dirigeants actuels, ne garantissait aucun changement réel dans la direction de l’organisation.
Il y avait 1 587 inscrits. La liste « Unis pour l’Arménie » a obtenu 989 voix, soit 69,06 %, contre 443 voix pour la liste concurrente menée par François Devedjian.
Le scrutin donne donc aux vainqueurs une légitimité à l’intérieur du CCAF.
Il ne démontre pas que 600 000 personnes leur ont donné mandat.
Et c’est précisément là que l’attaque de Sinanyan devient redoutable.
Une organisation peut introduire une part de démocratie directe dans son fonctionnement interne tout en laissant entière la question de sa représentativité réelle au regard de la population qu’elle affirme représenter.
Les 989 voix répondent à la question : « qui dirige le CCAF ? »
Elles répondent beaucoup moins facilement à la question : « qui parle au nom des Arméniens de France ? »
Les cousins
Sinanyan ajoute alors l’ironie.
Il rappelle que Mourad Papazian et Ara Toranian sont cousins et insiste sur le fait qu’ils dirigent ensemble le CCAF depuis de nombreuses années.
La parenté ne prouve évidemment aucune irrégularité.
Elle devient cependant politiquement ravageuse dans la construction de son propos.
Deux cousins.
Deux coprésidents.
Une direction installée depuis près de deux décennies.
Une organisation dont les statuts ambitionnent de représenter la communauté arménienne de France.
Puis 989 voix internes face à une population évaluée jusqu’à 600 000 personnes.
Dans cette interview, Sinanyan consacre également un long passage à ce qu’il décrit comme une entreprise de sabotage menée par les dirigeants du CCAF contre son instance. Il affirme qu’ils seraient allés jusqu’à demander à des élus de ne pas le recevoir, sous peine de leur retirer leur soutien.
Sinanyan n’emploie pas les mots « confiscation » ou « prise en otage ».
Il organise simplement tous les éléments permettant à son auditeur de s’interroger sur la normalité de cette situation, tout en affirmant clairement que la FRA joue sa propre partition dans le jeu politique arménien à travers ses relais au sein de la diaspora.
Pourquoi le génocide apparaît dans cette guerre
La bataille dépasse pourtant les personnes.
Elle porte aussi sur la définition des priorités diasporiques.
Sinanyan critique le poids historique donné par les organisations du Hay Dat à la reconnaissance internationale du génocide.
Il ne discute évidemment pas le fait génocidaire. Il demande ce qui vient politiquement après la reconnaissance.
Il observe que de nombreux États occidentaux ont reconnu le génocide arménien, sans que cette reconnaissance ait automatiquement créé une garantie de sécurité pour l’Arménie, des réparations ou une modification fondamentale de l’équilibre régional.
Pour lui, la leçon politique majeure de 1915 est ailleurs : les Arméniens n’avaient pas alors d’État capable de protéger leur population.
Le centre de gravité devrait donc désormais être la survie et la puissance de la République, puis la transmission de la langue, de la culture et de l’identité aux nouvelles générations.
C’est une rupture doctrinale profonde avec une partie du militantisme diasporique traditionnel.
Puis apparaît la troisième puissance
L’interview franchit enfin une dernière ligne.
Sinanyan affirme que certaines structures diasporiques seraient influencées par une « troisième puissance ».
Il ne la nomme pas.
Mais il décrit un pays accueillant une masse considérable d’Arméniens et disposant également d’une influence sur une force politique présente en Arménie.
L’allusion à la Russie est difficile à manquer.
Sinanyan ne l’affirme jamais frontalement, mais son propos est suffisamment explicite pour en faire comprendre le sens : il décrit des convergences politiques et des mécanismes d’influence qui conduisent directement l’auditeur à s’interroger sur le rôle de la Russie auprès du CCAF, de la FRA et de certains relais diasporiques.
Politiquement, la charge est énorme.
Il ne reproche plus seulement à certains responsables de contester Nikol Pashinyan.
Il suggère que des organisations prétendant défendre l’intérêt arménien pourraient être traversées par les intérêts d’un autre État.
Qui peut dire « nous » ?
Voilà pourquoi cette interview dépasse très largement une nouvelle dispute entre Erevan et le CCAF.
Sinanyan met simultanément en cause plusieurs choses : la priorité donnée pendant des décennies à certains combats mémoriels, mais surtout la légitimité de ceux qui prétendent parler publiquement au nom de la diaspora.
Le CCAF peut répondre qu’il coordonne des associations, dispose d’adhérents, d’un Conseil national et d’élections internes. C’est exact.
Le CCAF peut également rappeler qu’il est reçu par les plus hautes autorités françaises : son dîner annuel de janvier 2026 réunissait notamment le Premier ministre, plusieurs ministres, François Hollande, Anne Hidalgo et le président du Sénat Gérard Larcher.
Mais cette reconnaissance institutionnelle ne transforme pas automatiquement ses dirigeants en représentants élus de chaque Franco-Arménien.
C’est exactement cette distinction que Sinanyan vient de faire exploser en public.
Les portes du gouvernement arménien semblant désormais fermées, une organisation peut-elle se prétendre représentative sans véritable lien institutionnel avec l’Arménie ? La vocation du CCAF devrait pourtant être franco-arménienne et dépasser les clivages politiques.
La question qui restera après les communiqués, les ripostes et les indignations sera donc beaucoup plus embarrassante que le conflit personnel entre quelques responsables.
Elle tient en quatre mots :
Qui peut dire « nous » ?
Parce qu’entre 989 voix et jusqu’à 600 000 personnes, il existe un espace immense.
Et c’est précisément dans cet espace que vient de tomber la bombe Sinanyan.

