Par Marie Taffoureau
Dans le cinéma soviétique arménien, une mère seule pouvait déjà devenir héroïne d’amour. Dans le droit arménien, elle a mis des siècles à devenir sujet autonome.
Une mère nommée Sona
En 1982, Երջանկության մեխանիկան, La mécanique du bonheur, montre Ruben, ingénieur célibataire, et Sona, mère seule de trois enfants. Le film ne fait pas d’elle une faute morale. Il la montre fatiguée, digne, chargée d’enfants et encore capable d’aimer. Dans une Arménie soviétique pudique, Sona n’est pas expulsée du bonheur. Elle y revient doucement, comme si le cinéma réparait ce que les mœurs hésitaient à nommer.
La femme protégée par les biens
Les premières traces arméniennes de protection des femmes seules ne parlent pas encore de mère célibataire. Elles parlent de veuve, de femme séparée, de dot, de propriété, d’enfant à nourrir.
Au XIIe siècle, le juriste, théologien et fabuliste arménien Mkhitar Gosh rédige le Datastanagirk, littéralement le Livre des jugements. Ce recueil de droit, à la croisée du droit canonique, de la coutume arménienne et de la pensée chrétienne médiévale, sert longtemps de référence aux communautés arméniennes. Pour les non initiés, il faut l’imaginer comme l’un des grands livres juridiques de l’Arménie médiévale, une tentative de donner une forme écrite aux conflits de famille, d’héritage, de mariage, de propriété et de justice. La femme n’y devient pas libre au sens moderne. Mais elle n’est pas non plus une ombre sans droit. Elle peut conserver des biens, défendre sa dot, être protégée lorsque le mariage se rompt. Le texte ne renverse pas le patriarcat, mais il empêche déjà que la disparition d’un mari devienne disparition juridique de l’épouse.
De l’Empire ottoman au génocide
Sous l’Empire ottoman, la condition des Arméniennes dépend du droit impérial, des tribunaux religieux, de l’Église, de la famille et du voisinage. La veuve reste protégée par l’image de l’épouse fidèle. La femme séparée dérange. La mère non mariée inquiète, car elle touche au nom, à l’honneur, à l’héritage.
Puis 1915 fait basculer la maternité arménienne dans une autre nuit. Le génocide crée des veuves, des orphelines, des enfants sans père, des femmes déplacées, converties ou remariées sous contrainte. La mère survivante devient colonne de mémoire. Elle porte la langue, la foi, les morts, les enfants. On peut pourtant vénérer la mère du peuple et surveiller la femme vivante.
L’URSS et la mère comme catégorie d’État
L’URSS transforme la famille par le mariage civil, le divorce, le travail féminin, l’éducation des filles et les congés de maternité. En 1944, le droit soviétique reconnaît les mères non mariées par des allocations spécifiques. L’État voit la mère célibataire, l’aide, l’inscrit dans ses registres.
Cette reconnaissance reste ambivalente. La mère devient travailleuse, éducatrice, matrice démographique. Le père biologique peut s’effacer. La société garde parfois son soupçon. Sona appartient à ce monde. Elle est visible, fragile devant le regard collectif. Son amour avec Ruben dit une chose immense. Une mère seule a droit à une seconde vie.
L’Arménie indépendante et le droit actuel
Aujourd’hui, l’Arménie ne construit pas un statut unique de mère célibataire. Elle protège par cercles successifs. Le droit de la famille reconnaît le mariage civil, l’égalité des époux, l’intérêt de l’enfant, la pension alimentaire, la garde, le partage des biens. La Constitution interdit le licenciement lié à la maternité et garantit le congé payé de grossesse et d’accouchement.
Le Code du travail prévoit 140 jours de congé maternité, 155 en cas d’accouchement difficile, 180 en cas de naissances multiples, puis un congé parental jusqu’à trois ans. Les aides publiques passent par l’enfant plus que par le statut moral de la mère. Allocation de maternité, allocation de naissance, garde jusqu’aux deux ans de l’enfant, aides mensuelles à partir du troisième enfant. À partir du 1er septembre 2026, l’allocation forfaitaire de naissance doit être unifiée à 500 000 drams par enfant.
La réforme de 2024 sur les violences domestiques a renforcé la protection des victimes. En 2025, la levée des limites d’âge dans l’accès aux technologies de reproduction assistée a ouvert un débat nouveau sur l’autonomie reproductive des femmes, y compris hors mariage.
Entre diaspora et Artsakh
Dans la diaspora, le droit dépend du pays d’accueil, France, Russie, Liban, États-Unis, Turquie. Mais les mœurs arméniennes voyagent avec les valises. La mère reste gardienne de langue, de cuisine, de mémoire. La veuve est respectée. La divorcée est discutée. La mère célibataire peut être aidée le jour, jugée le soir.
Depuis l’exode d’Artsakh en 2023, les femmes déplacées portent les enfants, les papiers, les médicaments, les morts absents et les loyers impossibles. La question n’est plus seulement morale. Elle est sociale, juridique, nationale.
L’histoire arménienne va de la mère protégée parce qu’elle a perdu un homme vers la mère reconnue parce qu’elle est sujet de droit. Entre Sona et les femmes d’aujourd’hui, la mécanique du bonheur reste inachevée. Mais elle tourne encore, discrète, têtue, tendre, comme un engrenage de justice dans le vieux cœur arménien.

