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Par Marie Taffoureau

Dans un pays blessé par la guerre, l’école n’est jamais seulement une salle de classe. Elle est une petite république avec ses cartes, ses silences, ses maîtres, ses humiliations, ses rêves, ses mensonges polis et ses enfants qui comprennent souvent avant les adultes.

La nation commence au tableau

L’école arménienne porte une charge que peu d’écoles européennes connaissent encore. Elle ne transmet pas seulement des savoirs. Elle transmet une continuité. Dans un pays où la langue, la religion, la mémoire du génocide, l’Artsakh, la Russie, l’Europe, l’exil et la sécurité nationale traversent les familles, apprendre l’histoire n’est jamais neutre. Un cahier d’écolier devient parfois un passeport intérieur.

Le droit arménien donne à cette mission un cadre républicain. La Constitution garantit le droit à l’éducation, précise que la durée et les programmes de l’enseignement obligatoire sont fixés par la loi, et que l’enseignement secondaire dans les établissements publics est gratuit. La loi arménienne sur l’éducation de 1999, puis la loi sur l’enseignement général, structurent le système moderne. Depuis 2006, le cursus en douze ans a remplacé l’ancien modèle en dix ou onze ans. L’école arménienne post soviétique a donc essayé de sortir d’un héritage de discipline verticale pour entrer dans une logique de compétences, d’autonomie, d’inclusion et d’orientation.

Mais une loi ne suffit jamais à faire une école. On peut écrire “égalité” dans un texte et laisser un enfant rural sans professeur stable. On peut écrire “inclusion” dans un programme et laisser une famille chercher seule un accompagnement. On peut écrire “avenir” au ministère et laisser l’élève apprendre par cœur un monde qui n’existe déjà plus.

Ce que l’on apprend

En Arménie, l’histoire est enseignée dès la cinquième année avec un cours pluridisciplinaire sur la patrie et la culture. L’histoire de l’Arménie devient obligatoire à partir de la sixième année jusqu’à la fin du secondaire, tandis que l’histoire de l’Église arménienne est également présente dans le parcours scolaire avant de devenir facultative en dernière année. Cette architecture dit beaucoup : l’élève arménien apprend très tôt que son identité n’est pas seulement civile, mais historique, linguistique, spirituelle.

Le problème n’est pas d’enseigner l’Arménie. Le problème est de savoir quelle Arménie on enseigne. Une Arménie seulement héroïque fatigue les enfants. Une Arménie seulement victimaire les enferme. Une Arménie seulement folklorique les infantilise. L’école devrait apprendre Komitas, Mashtots, Parajanov, Zohrab et Toumanian, mais aussi apprendre à lire un contrat, comprendre une propagande, reconnaître une manipulation numérique, parler deux langues étrangères, gérer son corps, son argent, ses droits, son désir, sa colère.

L’actualité de 2026 montre que cette question avance. Le gouvernement a indiqué en janvier 2026 que le nouveau standard général d’éducation avait été introduit depuis septembre 2025 dans les classes 1 à 11 de toutes les écoles, avec de nouveaux contenus et manuels. En mai 2026, l’exécutif a aussi modifié le standard pour permettre aux lycéens d’étudier certains sujets hors de leur orientation principale et pour renforcer les programmes ciblés de préparation à l’université. Le projet prévoit aussi que toutes les classes de lycée étudient deux langues étrangères.

C’est un basculement essentiel. Une petite nation ne peut pas se permettre une petite école. Elle a besoin d’enfants capables de lire l’arménien, le russe, l’anglais, le français parfois, mais surtout capables de lire le réel.

Erevan, le village et la classe invisible

L’inégalité arménienne commence souvent avant la première dictée. Les données anciennes mais encore éclairantes de la Banque mondiale montrent que le taux brut de préscolarisation des 0 à 5 ans était de 30,9 pour cent, avec 36,6 pour cent en milieu urbain contre 20,6 pour cent en milieu rural. UNICEF rappelait déjà que seulement 30 pour cent des enfants de moins de cinq ans étaient inscrits dans un programme préscolaire, avec un écart net entre villes et villages.

L’élève d’Erevan n’entre donc pas toujours dans la même Arménie que l’élève de Syunik, du Lori ou de Tavush. Le premier peut avoir une école mieux équipée, des cours privés, des parents connectés, une langue étrangère commencée tôt. Le second peut avoir la beauté des montagnes, mais moins de services, moins d’options, moins d’accès. L’école proclame une nation commune, mais les couloirs racontent souvent une géographie sociale.

L’Union européenne a versé en 2026 8,55 millions d’euros pour soutenir les réformes éducatives arméniennes. Les annonces évoquent environ 9 000 enseignants formés selon les nouveaux standards, des programmes d’orientation professionnelle introduits dans toutes les écoles pour les classes 8 à 11, et une réforme de la gouvernance scolaire. C’est utile. Mais l’enjeu n’est pas seulement de moderniser les procédures. Il faut que l’enfant pauvre ne reçoive pas une version pauvre de l’avenir.

Public, privé, la classe derrière la classe

En Arménie, environ 97 pour cent de l’enseignement primaire et secondaire est assuré par l’État. Les écoles non étatiques existent, mais elles restent minoritaires. Elles doivent respecter les standards nationaux, tout en pouvant proposer des programmes alternatifs autorisés et fixer certaines procédures d’admission, à condition d’informer les parents sur les frais et les règles.

Le privé arménien n’est donc pas seulement une question pédagogique. C’est une question de classe. Le public dit “nation”. Le privé dit souvent “sélection”, “réseau”, “anglais”, “sécurité”, “entre-soi”. Certaines familles y cherchent une meilleure qualité. D’autres y achètent une distance sociale. La question n’est pas de condamner toute école privée. La question est de savoir si l’État accepte que la confiance dans l’école publique devienne un privilège de ceux qui n’ont pas les moyens d’en sortir.

La corruption scolaire n’est plus toujours l’enveloppe glissée sous une table. Elle peut prendre une forme plus subtile : favoritisme, pression politique, nomination opaque, usage partisan de l’institution. En mai 2026, plusieurs médias ont rapporté le cas de quatre directeurs d’école de la province d’Aragatsotn, poussés à la démission après que des enseignants et élèves eurent participé à un rassemblement du parti Civil Contract pendant les heures de classe. Ce n’est pas un détail. Quand l’école devient une réserve de figurants politiques, elle cesse d’être un sanctuaire civique.

La corruption générale reste une inquiétude nationale. En 2025, l’Arménie obtient 46 sur 100 à l’indice de perception de la corruption de Transparency International et se classe 65e sur 182 pays. Le pays est meilleur que beaucoup de voisins, mais le score dit une stagnation fragile. L’école ne peut pas former des citoyens libres si les enfants apprennent très tôt que la règle existe pour les faibles et l’arrangement pour les puissants.

Les écoles arméniennes de France, refuge et miroir

En France, l’école arménienne est née d’une autre nécessité : sauver la langue quand le territoire avait été perdu. Tebrotzassère, fondée en 1879 à Constantinople, se présente aujourd’hui comme la plus ancienne école arménienne de France et comme une école franco arménienne sous contrat avec l’État. Son histoire passe par l’Empire ottoman, les orphelines, Marseille, puis la région parisienne. La Croix Bleue des Arméniens de France rappelle aussi que, dès 1930, elle met en place des cours d’arménien pour les enfants, avec langue, histoire, civilisation, chant, danse et théâtre.

Ces écoles ont une grandeur évidente. Elles ont gardé des mots que l’exil aurait pu avaler. Elles ont donné à des enfants français une seconde chambre intérieure. Mais elles peuvent aussi porter une contradiction.

Il faut aussi briser une illusion sociale car une école privée arménienne n’est pas automatiquement supérieure à l’école publique française. Le prix, l’uniforme, le réseau communautaire, la réputation familiale ou la promesse d’un entre soi ne protègent pas mécaniquement un enfant. Les milieux favorisés connaissent eux aussi les addictions, les violences sexuelles, les grossesses précoces, les humiliations numériques, les troubles alimentaires, les dépressions cachées, les fêtes dangereuses, les silences achetés par la honte. Parfois même, le privilège aggrave le mensonge, parce qu’il donne aux familles les moyens de dissimuler ce qu’elles refusent de nommer. L’école publique française a ses failles, ses classes chargées, ses fatigues, ses fractures. Mais elle porte aussi une exigence commune, une culture du droit, des procédures de signalement, une obligation de neutralité, une présence institutionnelle qui peut parfois protéger mieux qu’un établissement privé enfermé dans la réputation, la loyauté communautaire ou la peur du scandale.

Sous couvert de préserver l’identité, certaines structures communautaires risquent de reproduire l’entre soi, la réputation, la pudeur forcée, la comparaison sociale, le silence sur les violences ordinaires. Il serait injuste d’accuser sans preuve publique des établissements précis. Il serait tout aussi naïf de croire qu’une école devient moralement pure parce qu’elle enseigne l’arménien.

La vraie hypocrisie serait là : célébrer la mémoire collective tout en se taisant sur les fragilités présentes. Un enfant arménien en France peut connaître le 24 avril et ne pas savoir parler de harcèlement. Une adolescente peut danser dans une fête communautaire et n’avoir personne à qui dire une grossesse, une addiction, une agression, une humiliation numérique. L’identité protège parfois. Elle peut aussi faire taire, quand la famille a peur du scandale plus que de la blessure.

Les mineurs que l’école ne regarde pas assez

L’école arménienne doit donc regarder les mineurs comme ils sont, pas comme les adultes rêvent qu’ils soient. En Arménie, la Banque mondiale indique que 13 filles sur 1 000 âgées de 15 à 19 ans ont donné naissance en 2023. Ce chiffre reste inférieur à beaucoup de pays, mais il suffit à rappeler que la sexualité adolescente existe même dans les sociétés pudiques.

En France, UNICEF France indique qu’en 2024, 2 173 bébés sont nés d’une mère de moins de 18 ans, soit 0,33 pour cent des naissances. Ce chiffre ne concerne évidemment pas les seules familles arméniennes, mais il empêche une illusion : les mineures enceintes ne sont pas un sujet lointain. Elles sont dans le pays, parfois dans les classes, souvent dans les silences.

La drogue et les addictions imposent la même lucidité. En France, l’OFDT indiquait en février 2026 que 2 pour cent des lycéens déclaraient avoir expérimenté la cocaïne, 2 pour cent la MDMA ou l’ecstasy, 1,6 pour cent les amphétamines et 1,3 pour cent la méthamphétamine. Le protoxyde d’azote concernait 5,8 pour cent des lycéens en expérimentation en 2024. Ces chiffres ne doivent pas servir à salir une jeunesse. Ils doivent servir à cesser de jouer la comédie de l’innocence.

Internet ajoute une autre école, plus rapide, plus cruelle. En Arménie, UNICEF et CyberHUB AM ont lancé en août 2025 CyberChat, première plateforme nationale d’aide en ligne pour les enfants et adolescents de moins de 18 ans, avec appui technique, juridique et psychologique. En décembre 2025, l’étude nationale Disrupting Harm révélait que 5 pour cent des enfants internautes âgés de 12 à 17 ans avaient subi en un an une exploitation ou atteinte sexuelle facilitée par la technologie, et que 71 pour cent des cas avaient lieu exclusivement en ligne.

Voilà ce que l’école doit apprendre maintenant. Pas seulement l’histoire des rois, des alphabetaires, des saints, des généraux et des martyrs. Elle doit apprendre à un enfant à dire non, à signaler, à vérifier, à demander de l’aide, à reconnaître une emprise, à comprendre un consentement, à ne pas confondre amour et contrôle, honte et faute, silence et dignité.

Pour une école arménienne adulte

L’école arménienne ne doit pas choisir entre mémoire et modernité. Elle doit apprendre les deux. Un pays qui oublie son histoire se dissout. Un pays qui n’apprend que son histoire se répète.

Il faut enseigner le génocide, Artsakh, l’Église, la langue, les chants, les manuscrits, la littérature, les cartes perdues. Mais il faut aussi enseigner la cybersécurité, la santé mentale, le droit des mineurs, l’éducation sexuelle, la lutte contre les addictions, l’esprit critique, la corruption ordinaire, l’argent, les métiers, la parole publique, le débat contradictoire. L’élève arménien ne doit pas seulement devenir un bon héritier. Il doit devenir un adulte capable de ne pas être manipulé.

La classe est peut être la dernière frontière tendre de l’Arménie. C’est là qu’un pays décide s’il veut fabriquer des enfants obéissants ou des citoyens debout. L’école arménienne a longtemps appris à survivre. Elle doit désormais apprendre à vivre.