Par Marie Taffoureau
Dans le conte « Panos le malchanceux », ou « Ձախորդ Փանոսը », Hovhannès Toumanian raconte un homme bon dont chaque entreprise tourne mal. Pour éviter de soulever le tronc, Panos place sa charrette et ses bœufs sous l’arbre qu’il abat. L’arbre tombe où il l’avait prévu et détruit ce qui devait transporter le bois. Le danger paraît visible à tous, sauf à celui qui travaille.
L’accident professionnel reçoit parfois le même récit. Le geste aurait été maladroit, l’ouvrier imprudent. Une chute commence pourtant bien avant la chute, dans l’absence de garde-corps, la cadence, la fatigue ou le contrôle absent. Quand l’organisation place le travailleur sous l’arbre, elle ne peut accuser le hasard d’avoir respecté la gravité.
Une Constitution qui donne une voix au travail
La Constitution arménienne reconnaît la liberté syndicale, le droit de grève et le droit à des conditions saines, sûres et dignes, à une durée maximale du travail, au repos et aux congés payés. Le Code du travail protège la négociation collective et permet aux représentants des salariés d’exiger l’arrêt d’un travail dangereux.
La loi dessine un travailleur debout. La réalité rencontre encore un salarié seul face au contremaître, au besoin de conserver son revenu ou à un contrat seulement verbal. Les statistiques classent parmi l’emploi informel les salariés engagés par accord oral, les activités non enregistrées et certains travailleurs familiaux non rémunérés. Réclamer une indemnisation peut alors menacer l’emploi lui-même.
Le syndicat hérité, le syndicat à réinventer
L’Arménie a hérité de syndicats soviétiques conçus davantage pour accompagner l’entreprise étatique que pour la contester. Le taux de syndicalisation disponible dans ILOSTAT atteignait 20,6 % en 2019, sans mesurer l’indépendance ni la confiance des salariés.
En juillet 2026, des fédérations arméniennes réunies à Erevan avec IndustriALL ont replacé au centre la liberté d’association, la négociation collective, l’égalité salariale et la sécurité. Elles ont demandé l’application effective de la convention 176 de l’Organisation internationale du travail sur les mines et la ratification de la convention 155 sur la santé et la sécurité au travail.
Des conventions sectorielles dans les mines, la construction, les transports, l’agriculture et l’industrie empêcheraient chacun de marchander seul son salaire et sa santé. La négociation collective donnerait un plancher commun à ceux dont le contrat individuel dépend trop souvent du rapport de force avec l’employeur.
La grève entre le droit et son mode d’emploi
Le Code encadre précisément la grève. Le syndicat avertit en principe l’employeur sept jours à l’avance. Une grève d’avertissement ne peut dépasser deux heures. Le juge peut déclarer le mouvement illégal si la procédure n’est pas suivie. L’emploi du gréviste est conservé, mais son salaire peut être suspendu.
Du 31 janvier au 10 février 2025, des salariés de la mine de Zangezur à Kajaran ont cessé le travail pour demander de meilleurs salaires, une assurance santé et des conditions plus sûres. Huit travailleurs licenciés ont ensuite été visés par une demande de 4,7 milliards de drams, environ 12 millions de dollars. Le contentieux restait signalé comme pendant en 2026.
Même avant le jugement, une telle somme glace la parole. Une démocratie sociale permet de contester une entreprise puissante sans risquer la ruine. Un droit de grève que personne n’ose exercer finit par ressembler à une porte de secours condamnée de l’intérieur.
À Akhtala, le salaire descend dans la mine
En janvier 2026, des mineurs d’Akhtala ont demandé une hausse salariale. Les opérations ont été suspendues dès le 15. Cinquante-deux travailleurs ont ensuite sollicité leur syndicat pour dénoncer, selon leurs témoignages, des risques graves, des manquements techniques et l’insuffisance des garanties sociales. IndustriALL a demandé une inspection complète.
La mine concentre le paradoxe du travail. Celui qui extrait la richesse supporte la poussière, le bruit, la vibration et le danger, tandis que la valeur remonte vers des lieux plus propres. Le salaire rémunère un temps. Il n’achète pas le droit d’abîmer un corps.
L’accident qui disparaît dans la statistique
Un accident non déclaré protège momentanément l’entreprise, prive le salarié de preuve et fausse la politique publique. L’employeur doit enregistrer les accidents et maladies professionnelles. Le contrôle demeure fragile lorsque l’enquête dépend d’abord de celui dont la responsabilité peut être engagée.
L’Arménie devrait publier un registre annuel des accidents par secteur, région et cause. Les inspections devraient viser en priorité les chantiers, carrières, mines, exploitations agricoles et transports. Les sanctions doivent dépasser le bénéfice tiré de l’économie d’un casque, d’une formation ou d’un arrêt de machine.
La chaleur devient aussi un risque professionnel. Les travailleurs agricoles, routiers et du bâtiment ont besoin d’eau, d’ombre, de pauses et d’horaires adaptés. Le climat entre désormais dans le contrat de travail, même lorsque le contrat continue de l’ignorer.
Du travail non déclaré aux droits non réclamés
Le travail informel prive le salarié de congés opposables, d’assurance, de retraite, de preuve du salaire et parfois de recours après un accident. Sa réduction exige des contrôles et des démarches simples pour les petites entreprises et l’agriculture. Punir uniquement le travailleur pousserait l’ombre plus loin.
Les licenciements devraient pouvoir être contestés rapidement devant une médiation spécialisée. Les syndicats pourraient exercer une action collective lorsque plusieurs salariés subissent la même violation. Celui qui travaille seul reste une personne. Ceux qui défendent ensemble leurs droits deviennent une force juridique.
Le travail ne doit plus jouer de malchance
Panos croyait gagner du temps en plaçant sa charrette sous l’arbre. L’entreprise commet la même erreur lorsqu’elle place la production avant la prévention, puis découvre que le dommage coûte davantage que la prudence.
En Arménie, les droits existent, les syndicats se transforment et les travailleurs recommencent à parler. Il reste à donner à leur voix la force d’arrêter une machine, d’ouvrir une négociation et d’empêcher une chute.
Le travail sert à gagner sa vie. Toute société qui accepte qu’il la fasse perdre finit par scier la branche sur laquelle repose sa propre richesse.

