Par Marie Taffoureau
Vu de Paris, l’Iran est souvent réduit à la République islamique, comme si une civilisation plusieurs fois millénaire avait commencé en 1979. Vu d’Erevan, la carte est plus ancienne. La Perse a longtemps partagé avec l’Arménie des dynasties, des guerres, des routes, des mots et des populations. Le christianisme arménien s’est lui-même construit au contact d’un monde iranien préislamique. Les monastères arméniens de Saint-Thaddée, Saint-Stépanos et Dzordzor, classés par l’UNESCO en Iran, gardent dans leur pierre une géographie que nos catégories occidentales séparent parfois trop proprement.
Avant même que le christianisme ne redessine le ciel arménien, Arméniens et Iraniens avaient déjà appris à reconnaître certains dieux sous des noms parents. Aramazd porte en arménien la mémoire d’Ahura Mazda, Anahit celle d’Anāhitā, Mihr celle de Mithra, tandis que Vahagn est apparenté au Vərəθraγna iranien, devenu Bahrām, même si l’Arménie lui a donné une histoire mythique qui lui est propre. Jusqu’aux monstres, les imaginaires se répondent puisque l’Aždahak arménien reprend le nom de l’Aži Dahāka iranien, figure du dragon et de la tyrannie que la tradition arménienne réinscrit dans son propre cycle héroïque. La frontière séparait parfois les royaumes, beaucoup moins leurs ciels, tant les dieux, les dragons et les récits avaient appris à la franchir avant les diplomates.
Cette géographie arméno-iranienne traverse même, presque à notre insu, un classique français. Dans Les Lettres persanes, Montesquieu fait quitter la Perse à Usbek « à une journée d’Érivan » avant de le conduire douze jours plus tard à Erzeron, l’actuelle Erzurum, que les Arméniens nomment Karin et qui appartenait à l’espace historique arménien ; plusieurs lettres du roman y sont ensuite adressées ou datées. La littérature française fait ainsi passer ses Persans par une ville dont la mémoire arménienne a également survécu en musique, notamment dans l’Erzrumi Shoror, danse traditionnelle d’Erzurum, tandis que Komitas recueillait et fixait par l’écriture musicale les shoror et tant d’autres fragments du patrimoine populaire arménien. De Montesquieu à Komitas, Erzeron devient alors un étrange lieu de passage où une Perse littéraire rencontre une Arménie musicale, comme si les frontières avaient changé plus vite que la mémoire.
Une précision s’impose. L’Iran n’est pas arabe et tous les Iraniens ne sont pas ethniquement persans. Le pays rassemble plusieurs peuples et plusieurs langues, iraniennes ou non, tandis que le persan demeure la langue officielle et la grande matrice culturelle. L’islamisation, commencée avec les conquêtes arabes du VIIe siècle, intervient dans une histoire iranienne déjà très ancienne. Comprendre Erevan et Téhéran suppose donc de regarder derrière la République islamique sans faire disparaître celle-ci.
De la Perse à la frontière
Les relations diplomatiques entre les deux Républiques ont été établies en 1992. Elles reposent aujourd’hui sur quelque 44 kilomètres de frontière le long de l’Araxe. Quarante-quatre kilomètres seulement, mais ils ont pour l’Arménie la valeur d’une respiration. Avec deux frontières longtemps fermées, côté turc et azerbaïdjanais, l’Iran a constitué avec la Géorgie l’une des rares ouvertures terrestres du pays.
Cette frontière touche le Syunik. La géographie devient alors du droit international. Téhéran répète son opposition à toute modification des frontières reconnues dans le Caucase et soutient l’intégrité territoriale arménienne. Après la déclaration de Washington du 8 août 2025 et le projet TRIPP destiné à organiser une connexion entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan à travers l’Arménie, Erevan a assuré que toute infrastructure resterait soumise à sa souveraineté et à sa juridiction. Le 11 août 2026, la majorité parlementaire arménienne affirme qu’une compréhension commune existe désormais avec l’Iran sur ce projet.
Le corridor est aussi une question de vocabulaire. Une route traverse un État. Un corridor extraterritorial le contournerait juridiquement tout en passant chez lui. Pour Erevan, la différence tient dans quelques mots. Pour Téhéran, elle tient dans une frontière.
Du gaz contre du courant
La relation se mesure aussi en kilowatts. L’Arménie reçoit du gaz iranien et fournit en échange de l’électricité. L’accord a été prolongé jusqu’en 2030. Ce mécanisme donne à Erevan une source énergétique supplémentaire face au poids historique de la Russie.
Le commerce bilatéral atteignait 748 millions de dollars en 2024. Les deux gouvernements veulent franchir le milliard, puis atteindre trois milliards. Depuis le 15 mai 2025, l’accord de libre-échange entre l’Iran et l’Union économique eurasiatique, dont l’Arménie est membre, couvre environ 90 % de la nomenclature des marchandises. Le poste-frontière de Meghri est parallèlement modernisé et l’axe Nord-Sud doit mieux relier l’Iran à la Géorgie puis à la mer Noire.
L’Arménie pourrait ainsi devenir moins un cul-de-sac qu’une couture. Le projet golfe Persique-mer Noire donne à cette petite frontière une échelle continentale. Erevan et Téhéran en font désormais l’un des axes explicites de leur coopération.
Commercer sous sanctions
Reste un droit invisible à la frontière, celui des sanctions. Les sanctions américaines ne deviennent pas automatiquement du droit arménien. Leur portée extraterritoriale et les sanctions secondaires peuvent cependant atteindre des banques ou entreprises étrangères liées à des personnes, secteurs ou transactions sanctionnés. Une société arménienne peut donc être autorisée à commercer au regard du droit national et perdre, en pratique, l’accès au dollar, à un correspondant bancaire ou à certains partenaires occidentaux.
Toute la politique arménienne tient dans cet espace étroit. Erevan approfondit ses relations avec l’Union européenne et les États-Unis tout en préparant un partenariat stratégique avec Téhéran. En juillet 2026, l’Iran confirmait que le document était toujours en préparation, tandis que les échanges économiques de haut niveau se poursuivaient à Erevan à la fin du mois. La diplomatie arménienne cherche une pluralité de prises sans se laisser prendre par l’une d’elles.
Les Arméniens d’Iran, citoyens et trait d’union
Entre les deux États vivent aussi ceux qui empêchent la frontière de devenir une coupure. Les Arméniens d’Iran ne sont pas seulement une diaspora regardant vers Erevan. Ils appartiennent à l’histoire iranienne elle-même. La Nouvelle-Djoulfa d’Ispahan rappelle le rôle considérable des marchands arméniens dans les réseaux de la Perse safavide. Après leur installation forcée sous Shah Abbas Ier au début du XVIIe siècle, leurs réseaux participèrent puissamment au commerce international iranien.
La Constitution iranienne reconnaît les chrétiens parmi les minorités religieuses et réserve deux sièges au Parlement aux Arméniens, l’un pour le nord, l’autre pour le sud. Cette reconnaissance coexiste avec le cadre contraignant d’une République islamique où les droits sont organisés selon une hiérarchie confessionnelle. Leur situation résiste donc aux récits simples, celui d’une harmonie parfaite comme celui d’une persécution uniforme.
C’est là que la relation arméno-iranienne échappe le mieux aux cartes occidentales. Un très ancien pays chrétien entretient une relation essentielle avec une République islamique. Une Arménie qui se rapproche de l’Occident refuse de transformer son voisin iranien en ennemi par procuration. Un Iran chiite défend l’intégrité territoriale d’une Arménie chrétienne lorsque ses propres intérêts stratégiques la rejoignent.
Les civilisations ont parfois plus de mémoire que les blocs diplomatiques. L’Arménie regarde vers l’Iran sans détourner les yeux parce qu’elle sait ce qu’elle y voit : un régime avec lequel il faut composer, un voisin dont elle a besoin, une civilisation qu’elle connaît depuis longtemps et, au sud du Syunik, quarante-quatre kilomètres qui valent beaucoup plus que leur longueur.

