Par Marie Taffoureau
Une ampoule allumée à Erevan possède une géopolitique.
Pour qu’elle éclaire une cuisine, du gaz a parfois traversé la Géorgie depuis la Russie. Une autre partie peut provenir d’Iran, échangée contre de l’électricité arménienne. Des électrons peuvent venir de Metsamor, d’une centrale thermique, d’une rivière ou désormais d’un toit couvert de panneaux solaires.
Le bouton sur le mur paraît national.
Derrière lui circule tout le Caucase.
L’énergie arménienne raconte ainsi une contradiction fondamentale du pays. L’Arménie possède des ingénieurs, une centrale nucléaire, des barrages, beaucoup de soleil et un potentiel électrique important.
Elle ne possède presque aucun combustible fossile.
Le gaz russe chauffe une indépendance limitée
L’Arménie importe encore l’essentiel du pétrole et du gaz qu’elle consomme.
Les dernières données structurelles de l’Agence internationale de l’énergie montrent que les combustibles importés couvrent environ les trois quarts de ses besoins énergétiques. La Russie demeure le principal fournisseur de gaz, l’Iran fournissant le complément selon un mécanisme particulier d’échange gaz contre électricité.
Cette dépendance possède une traduction géographique.
Le gaz russe arrive par la Géorgie.
Une crise avec Moscou, une difficulté de transit géorgienne ou un problème technique sur cette infrastructure touche immédiatement un pays qui ne peut pas choisir entre dix pipelines.
L’enclavement transforme l’énergie en politique étrangère.
Gazprom Armenia et la souveraineté du tuyau
La situation va plus loin.
Gazprom Armenia contrôle le réseau gazier du pays et appartient entièrement au groupe russe Gazprom depuis 2014. Le réseau dessert aujourd’hui l’immense majorité de la population raccordable.
L’efficacité technique de l’infrastructure n’efface pas la question politique.
Posséder le territoire ne signifie pas nécessairement posséder toutes les infrastructures stratégiques qui le traversent.
L’Arménie connaît déjà cette distinction dans le rail.
Elle la retrouve dans l’énergie.
Un État peut être juridiquement souverain et matériellement dépendant.
La souveraineté contemporaine se mesure aussi en transformateurs et en conduites.
L’Iran derrière la prise électrique
Au sud existe une autre logique.
L’Arménie importe du gaz iranien et restitue de l’électricité.
Cette relation fournit un début de diversification tout en donnant à la frontière iranienne une importance énergétique considérable.
L’échange possède une élégance presque physique.
Le gaz entre.
L’électricité ressort.
Une molécule devient un électron diplomatique.
L’Agence internationale de l’énergie souligne cependant que les capacités d’échange régionales restent limitées, notamment parce que les systèmes arménien et géorgien ne sont pas pleinement synchronisés et que les interconnexions avec l’Azerbaïdjan et la Turquie demeurent inactives.
La carte électrique reproduit ainsi la carte politique.
Certains câbles existent.
La diplomatie empêche qu’ils deviennent des ponts.
Metsamor ne suffit pas à raconter l’énergie
La centrale nucléaire occupe naturellement une place immense dans les débats.
Elle fournit une part importante de l’électricité nationale et constitue une infrastructure stratégique unique dans le Caucase du Sud.
Mais concentrer toute la discussion énergétique sur Metsamor masque la transformation qui se déroule autour d’elle.
Au 31 décembre 2025, l’Arménie comptait 100 centrales solaires d’une puissance totale de 448 MW, auxquelles s’ajoutaient 42 installations en construction représentant 183 MW. Plus spectaculaire encore, plus de 50 000 producteurs solaires autonomes étaient raccordés au réseau, pour une puissance cumulée d’environ 640 MW.
Le paysage énergétique commence donc à changer par les toits.
Une centrale sur chaque maison
Le solaire possède une propriété politique fascinante.
Une centrale nucléaire centralise.
Un barrage centralise.
Un gazoduc centralise.
Un panneau photovoltaïque peut se disperser.
Une maison, une entreprise ou une institution devient alors simultanément consommateur et producteur.
Cette multiplication modifie la géographie du pouvoir énergétique.
L’Arménie dispose d’ailleurs d’un potentiel solaire particulièrement favorable. L’Agence internationale de l’énergie estime son irradiation moyenne annuelle autour de 1 720 kWh par mètre carré, bien supérieure à la moyenne européenne citée dans son profil national.
Le soleil ne demande ni frontière ouverte ni traité d’amitié.
Il possède toutefois d’autres exigences.
Réseau capable d’absorber une production variable, stockage, investissements, régulation et équipements souvent importés.
L’indépendance énergétique absolue reste donc un mythe.
La véritable question consiste à choisir ses dépendances.
L’hydroélectricité ou la vieille énergie renouvelable
Avant le solaire existait déjà l’eau.
Les cascades hydroélectriques du Vorotan et de Sevan-Hrazdan constituent depuis l’époque soviétique une partie importante du système électrique. L’Arménie dispose aussi d’un grand nombre de petites centrales hydroélectriques.
Fin 2025, 191 petites centrales hydroélectriques fonctionnaient pour environ 403 MW de capacité, tandis que 20 autres étaient encore en construction.
Cette énergie locale possède pourtant une limite nouvelle.
Elle dépend du climat.
Moins de précipitations, davantage de sécheresse et des besoins agricoles croissants en eau créent progressivement une concurrence entre usages.
Un mètre cube peut devenir irrigation, écosystème ou électricité.
On ne peut pas le dépenser trois fois.
Le réseau soviétique vieillit aussi
Produire ne suffit pas.
Il faut transporter.
Une part significative des infrastructures énergétiques arméniennes remonte encore à la période soviétique. L’Agence internationale de l’énergie soulignait déjà que près de la moitié des capacités électriques installées avaient plus de quarante ans et que des investissements substantiels seraient nécessaires dans les réseaux et les moyens de production.
L’électricité possède cette injustice médiatique.
Une nouvelle centrale se photographie très bien.
Un poste électrique rénové beaucoup moins.
Pourtant, la transition énergétique échoue sans réseaux.
Ajouter du solaire à un système incapable de gérer les variations de production reviendrait à construire davantage de routes sans carrefours.
Le prix de l’indépendance arrive sur la facture
La transition énergétique possède également une dimension sociale.
Le ménage ne consomme pas une stratégie nationale.
Il paie une facture.
Les tarifs du gaz et de l’électricité sont donc politiquement sensibles. La Commission de régulation des services publics indiquait qu’en 2025 les tarifs de détail de l’électricité, du gaz et de l’eau étaient demeurés inchangés.
La stabilité tarifaire constitue une question sociale autant qu’énergétique.
Une politique qui sécuriserait admirablement le pays tout en rendant le chauffage inaccessible à une partie de la population fabriquerait une souveraineté froide.
La transition doit donc réussir simultanément trois opérations difficiles.
Produire suffisamment.
Dépendre moins dangereusement de l’extérieur.
Maintenir l’énergie accessible.
La prochaine centrale nucléaire existe déjà juridiquement un peu
La question de l’après-Metsamor avance désormais au-delà des déclarations.
Le 21 mai 2026, le gouvernement a décidé d’apporter 200 millions de drams supplémentaires au capital de la société publique chargée de la construction d’une nouvelle unité nucléaire.
Cette décision ne signifie évidemment pas qu’un réacteur est choisi ni que sa construction est imminente.
Elle montre cependant que l’État organise déjà l’instrument institutionnel chargé de préparer la succession.
Le choix futur sera considérable.
Grande unité ou réacteurs plus petits.
Coût.
Partenaire technologique.
Financement.
Dépendance envers le fournisseur.
Durée de construction.
Compatibilité avec un réseau où le solaire prendra davantage de place.
Choisir un réacteur revient à choisir une relation internationale pour plusieurs décennies.
Un contrat énergétique survit parfois à plusieurs gouvernements.
L’énergie est une politique étrangère domestique
L’Arménie peut ainsi regarder simultanément vers la Russie pour son gaz, vers l’Iran pour l’échange énergétique, vers différents partenaires internationaux pour son nucléaire, vers ses propres montagnes pour l’hydroélectricité et vers son ciel pour le solaire.
Cette pluralité constitue probablement sa meilleure sécurité.
La dépendance n’est dangereuse que lorsqu’elle ne possède aucune alternative.
Un pays enclavé ne deviendra jamais énergétiquement insulaire.
Il peut en revanche éviter qu’un seul robinet décide de sa température.
La lumière après l’interrupteur
Les Arméniens qui ont connu les années 1990 se souviennent de ce que signifie manquer d’électricité.
Cette mémoire compte.
Elle explique pourquoi la sécurité énergétique n’est pas en Arménie une abstraction d’experts.
Une société qui a vécu dans le froid sait qu’un kilowattheure possède aussi une histoire.
Aujourd’hui, le problème a changé.
Il faut construire un système assez diversifié pour qu’aucun voisin, aucun combustible et aucune technologie ne puissent seuls tenir le pays.
La prochaine révolution énergétique arménienne sera peut-être moins spectaculaire qu’une centrale.
Elle ressemblera à des milliers de panneaux sur des maisons, des lignes modernisées, des interconnexions nouvelles, des bâtiments moins énergivores et plusieurs fournisseurs que l’on peut mettre en concurrence.
La souveraineté énergétique commence peut-être exactement là.
Lorsque l’on appuie sur l’interrupteur sans devoir se demander quel pays pourrait décider qu’il ne s’allume plus.

