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Par Marie Taffoureau

Le changement climatique n’arrive pas en Arménie avec une pancarte marquée « écologie ».

Il arrive dans le prix d’un abricot.

Dans un canal d’irrigation.

Dans la chaleur d’un appartement d’Erevan.

Dans la neige qui reste moins longtemps sur une montagne.

Dans le débit d’une rivière qui fait tourner une centrale hydroélectrique.

Dans le choix d’un agriculteur de continuer ou de partir.

Le climat ne constitue donc pas une rubrique à côté de l’économie et de la société.

Il est en train d’entrer à l’intérieur d’elles.

Un pays plus chaud

La nouvelle contribution climatique officielle de l’Arménie pour 2026–2035 part d’un constat sévère.

La température moyenne du pays a déjà augmenté d’environ 1,23 °C entre 1929 et 2016 et pourrait encore augmenter de 2,8 °C à l’horizon des années 2050. Les précipitations devraient diminuer à long terme tandis que sécheresses, vagues de chaleur, inondations et épisodes de grêle deviendraient plus fréquents. Dans certains bassins, la demande en eau non satisfaite pourrait dépasser 50 % d’ici 2050.

Ces chiffres sont climatiques.

Leurs conséquences ne le sont déjà plus.

Moins d’eau signifie une autre agriculture.

Une autre agriculture signifie d’autres revenus.

D’autres revenus signifient parfois d’autres migrations.

Quelques degrés finissent ainsi par déplacer des familles.

Le paysan rencontre le climat avant le citadin

L’agriculteur arménien n’a pas besoin de lire un rapport du GIEC pour découvrir le changement climatique.

Il le rencontre avant dans sa récolte.

Les autorités arméniennes ont désormais intégré l’adaptation agricole, la sécurité alimentaire, l’irrigation et la gestion des terres dans la planification climatique nationale. En juillet 2026, un nouveau plan d’action agricole sur trois ans était précisément discuté autour de ces questions.

La Banque mondiale souligne que l’agriculture arménienne est particulièrement exposée aux pénuries d’eau, aux changements de saisons culturales et à la baisse de productivité des terres et du travail.

Le climat crée donc une nouvelle inégalité.

Un développeur informatique peut installer une climatisation.

Un abricotier ne déménage pas.

Sevan n’est pas seulement un paysage

Le lac Sevan incarne parfaitement cette confusion entre nature, économie et politique.

Il constitue une immense réserve d’eau douce, un espace touristique, un écosystème, une ressource pour l’irrigation et une composante de l’histoire énergétique du pays.

En 2026, une pluviométrie particulièrement abondante a permis une hausse rapide de son niveau. Au 21 juin, celui-ci avait gagné 50 centimètres depuis le début de l’année, revenant au niveau observé à la même période en 2025.

Cette bonne nouvelle ponctuelle ne doit pas être confondue avec l’évolution climatique de long terme.

Une année pluvieuse n’annule pas une tendance.

La nouvelle stratégie climatique prévoit d’ailleurs explicitement restauration des écosystèmes du Sevan, amélioration du traitement des eaux usées, surveillance des eaux et des sédiments ainsi que développement de techniques agricoles économes en eau.

Le lac devient ainsi une sorte de compte bancaire hydrologique.

On peut parfois retirer.

Il faut surtout éviter d’oublier que le capital n’est pas infini.

Erevan découvre la politique de l’ombre

La chaleur transforme aussi la ville.

Erevan est minérale, dense par endroits, abondamment construite depuis plusieurs décennies. Lors des épisodes chauds, la présence ou l’absence d’arbres, la qualité de l’isolation, l’orientation des immeubles et l’accès à la climatisation deviennent des questions sociales.

Deux personnes vivant sous la même température extérieure ne subissent pas nécessairement la même chaleur.

L’une possède un appartement récent, de l’ombre et une climatisation.

L’autre vit au dernier étage d’un immeuble vieillissant.

Le réchauffement transforme donc progressivement l’urbanisme en politique sanitaire.

Planter un arbre devient une mesure de santé publique.

Préserver un espace non construit peut devenir une mesure d’adaptation.

La nouvelle stratégie climatique arménienne classe justement la planification urbaine résiliente parmi les secteurs d’adaptation prioritaires.

La ville de demain se dessinera peut-être moins autour de la voiture que de la température que supportera le piéton.

Les forêts montent avec la chaleur

La montagne arménienne paraît immuable parce que le temps humain y est court.

Les écosystèmes connaissent pourtant leurs propres déplacements.

Le réchauffement modifie les zones de végétation, les pâturages, les espèces, les parasites et les risques d’incendie. Les documents de planification arméniens mentionnent explicitement l’augmentation des sécheresses, des gels précoces, des incendies de forêt et des inondations ainsi que le recul de la biodiversité.

La biodiversité ne constitue pas une collection décorative d’espèces.

Elle soutient des sols, une agriculture, une ressource en eau et parfois une économie touristique.

Lorsqu’une plante disparaît d’une altitude, le problème semble botanique.

Lorsqu’un pâturage devient insuffisant pour un troupeau, il devient économique.

Lorsque l’éleveur quitte le village, il devient démographique.

L’eau relie tout

L’Arménie révèle peut-être mieux que d’autres pays pourquoi la politique climatique est une politique de l’eau.

Agriculture, hydroélectricité, consommation domestique, industrie et écosystèmes utilisent la même ressource selon des temporalités différentes.

La stratégie 2026–2035 prévoit donc irrigation goutte à goutte, récupération de l’eau de pluie, réutilisation des eaux traitées, modernisation des canaux et création ou amélioration de réservoirs. Elle envisage d’augmenter les ressources en eau de surface disponibles d’environ 99 millions de mètres cubes grâce aux infrastructures prévues.

Un canal qui fuit n’est plus seulement une mauvaise infrastructure.

Dans un climat plus sec, il devient une erreur stratégique.

L’hydroélectricité a besoin de pluie

Le paradoxe est encore plus net dans l’énergie.

L’Arménie souhaite diminuer sa dépendance aux hydrocarbures importés en développant les énergies locales.

L’hydroélectricité paraît idéale.

Elle dépend pourtant précisément d’une ressource que le réchauffement rend plus incertaine.

La transition énergétique doit donc composer avec cette contradiction. Une énergie peut être renouvelable et vulnérable au climat.

Le solaire possède ici un avantage évident.

Plus le territoire reçoit de soleil, plus il peut produire d’électricité.

La même chaleur qui fragilise l’agriculture crée donc également une ressource énergétique.

La nature ne fournit jamais une morale simple.

La migration climatique existe avant de porter son nom

Il faut enfin regarder les déplacements.

On imagine souvent le migrant climatique franchissant une frontière internationale.

La migration peut commencer beaucoup plus près.

Un agriculteur dont l’exploitation rapporte de moins en moins envoie son fils travailler à Erevan.

Une famille quitte un village où l’eau devient difficile.

Une activité d’élevage disparaît.

Une maison reste occupée uniquement par les grands-parents.

Personne ne coche alors la case « changement climatique » sur un formulaire.

Pourtant, le climat a participé à la décision.

C’est ainsi que naissent les migrations climatiques intérieures.

Elles se confondent avec le travail, la pauvreté, l’éducation et l’espoir d’une vie meilleure.

Le changement climatique adore les causes multiples.

Il devient difficile à voir précisément parce qu’il agit avec autre chose.

Un pays qui émet peu et subit beaucoup

L’injustice climatique arménienne apparaît clairement dans les données officielles.

L’Arménie représente environ 0,02 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Elle s’est pourtant engagée pour 2035 à les réduire de 44 % par rapport à 1990 sans condition, et jusqu’à 52 % avec un soutien international suffisant. Le programme adopté comprend 35 mesures d’atténuation et 41 mesures d’adaptation.

Le pays ne modifiera évidemment pas seul la température mondiale.

Sa politique climatique répond donc à deux impératifs différents.

Participer à l’effort collectif.

Et préparer son propre territoire à un réchauffement qu’il ne maîtrise pas.

Le thermomètre entre en politique

Pendant longtemps, le climat semblait appartenir au décor.

Les gouvernements géraient l’économie à l’intérieur.

Cette séparation devient impossible.

La température décidera d’une partie de ce qu’il sera rentable de cultiver.

L’eau décidera de ce que certains villages pourront produire.

La chaleur décidera de la manière de construire Erevan.

Les pluies décideront d’une partie de l’électricité hydraulique.

Les incendies décideront de certaines politiques forestières.

Les transformations agricoles participeront aux migrations intérieures.

Le changement climatique ressemble alors moins à une catastrophe unique qu’à une lente modification de toutes les autres questions.

Il ne vient pas remplacer les problèmes arméniens.

Il entre dans chacun d’eux.

Un jour, peut-être, on cessera donc de demander quelle politique l’Arménie mène pour le climat.

On demandera simplement quelle politique reste encore possible sans tenir compte de lui.