Par Marie Taffoureau
Il existe en arménien une manière très étrange de dire à quelqu’un qu’on l’aime.
Ցավդ տանեմ. Tsavd tanem.
Littéralement, quelque chose comme : « que je prenne ta douleur », « laisse-moi emporter ton mal ».
La traduction est exacte.
Elle échoue pourtant.
Car personne ne murmure réellement à un enfant ou à une personne aimée une proposition de transfert de souffrance. Tsavd tanem peut devenir tendresse, consolation, admiration, supplication légère, affection presque physique. Un dictionnaire peut traduire chaque mot et manquer la phrase entière.
Voilà le problème merveilleux des langues.
Elles permettent presque toujours de traduire.
Elles refusent parfois de se laisser remplacer.
Aucun mot n’est vraiment intraduisible
Il faut commencer par une précision.
Les linguistes se méfient à raison du mot « intraduisible ».
Le portugais saudade peut être expliqué.
La toska russe également.
Le japonais komorebi, cette lumière du soleil filtrée par les feuilles, peut devenir une périphrase française.
L’allemand Schadenfreude a même fini par voyager sans traduction dans plusieurs langues.
L’intraduisible absolu existe rarement.
Ce qui existe en revanche partout, ce sont des mots et des expressions auxquels aucune unité lexicale de la langue d’arrivée ne correspond exactement.
Il faut alors choisir.
Traduire le sens.
L’image.
Le registre.
L’émotion.
Le contexte.
Et chaque choix abandonne quelque chose sur le quai.
Traduire revient moins à déplacer un mot qu’à décider ce que l’on accepte de perdre pendant le voyage.
L’arménien possède beaucoup de ces petits excédents de sens.
Ils racontent aussi son histoire.
Tsavd tanem, l’amour qui prend la douleur
Prenons donc cette phrase au sérieux.
Ցավդ տանեմ associe tsav, la douleur, au verbe tanel, prendre, emporter.
Littéralement, je prends ta douleur.
Dans l’usage, elle peut signifier « mon chéri », « ma chérie », « je t’adore », « pauvre de toi », « je t’en prie », parfois même accompagner un reproche affectueux.
Le remarquable est que l’image n’appartient pas uniquement à l’arménien.
On trouve des constructions comparables dans les langues voisines. Le géorgien possède შენი ჭირიმე, sheni chirime. L’azerbaïdjanais possède qadanı alım. Certains usages turcs dialectaux recourent également à une image comparable consistant à prendre sur soi le mal de l’autre.
Cette parenté ne signifie pas que ces langues appartiennent à une même famille.
Elles n’y appartiennent précisément pas.
Elle dit quelque chose de plus intéressant.
Des peuples qui vivent longtemps les uns près des autres finissent parfois par emprunter des manières de sentir avant même d’emprunter des mots.
Le Caucase possède aussi une grammaire de voisinage.
Une langue indo-européenne entourée d’autres mondes
L’arménien appartient à la grande famille indo-européenne, celle qui réunit aussi, par des histoires différentes, le français, le grec, le russe, le persan, l’anglais, l’hindi ou l’albanais.
Il constitue pourtant à lui seul une branche de cette famille.
Il n’est ni une langue slave, ni une langue iranienne, ni une langue romane.
L’arménien est l’arménien.
La linguistique comparée a mis du temps à le comprendre. Pendant une partie du XIXe siècle, l’abondance des mots iraniens avait conduit plusieurs chercheurs à le classer parmi les langues iraniennes. En 1875, Heinrich Hübschmann démontra qu’il fallait distinguer les mots hérités de l’indo-européen des nombreux emprunts iraniens. L’arménien fut alors reconnu comme branche indépendante.
Cette erreur ancienne est fascinante.
Elle dit combien une langue peut être elle-même tout en portant profondément les langues de ses voisins.
L’identité linguistique n’exige pas la pureté.
Elle survit précisément au contact.
Avant les trente-neuf lettres
Nous ne savons pas exactement à quoi ressemblait le proto-arménien lorsqu’il commença à se différencier des autres langues indo-européennes.
Nous savons en revanche qu’il était parlé bien avant d’être écrit.
Dans l’Arménie de l’époque achéménide circulaient probablement plusieurs langues. L’arménien ou proto-arménien constituait un vernaculaire non écrit, tandis que des variétés iraniennes et l’araméen impérial occupaient aussi certaines fonctions sociales et administratives.
Puis survient au début du Ve siècle l’événement qui change l’histoire de la langue.
Mesrop Machtots crée l’alphabet arménien.
La tradition écrite commence alors avec le grabar, l’arménien classique, notamment à travers l’immense entreprise de traduction biblique. Cambridge situe précisément au Ve siècle le commencement de l’attestation écrite de l’arménien et son premier « âge d’or » littéraire.
Une langue parlée depuis des siècles acquiert soudain une mémoire extérieure aux hommes.
Elle peut désormais survivre à celui qui vient de prononcer la phrase.
Le persan dans un mot tendre
Prenons maintenant un mot arménien presque impossible à éviter.
Ջան. Jan.
Marie jan.
Mama jan.
Aper jan.
On peut traduire par « cher », « ma chère », « mon cœur », parfois ne rien traduire du tout.
Aucune solution ne possède exactement sa chaleur.
Et voici le détail qui trouble délicieusement toute conception pure de l’identité : le jan affectueux de l’arménien moderne vient du persan jān, « âme », « vie ».
Il s’est si profondément installé dans l’arménien qu’il paraît aujourd’hui presque impossible de lui demander son passeport.
C’est précisément ce que l’histoire linguistique enseigne.
L’arménien est une branche indépendante de l’indo-européen et son vocabulaire contient une influence iranienne immense, notamment par le parthe. L’Encyclopaedia Iranica compare même l’ampleur de certains emprunts iraniens à l’influence du français sur l’anglais après la conquête normande.
Une langue est moins une forteresse qu’une maison ancienne.
Certaines pierres sont d’origine.
D’autres ont été rapportées.
Après plusieurs siècles, elles soutiennent le même toit.
Achkd luys, que ton œil ait de la lumière
Il existe aussi աչքդ լույս, achkd luys.
Mot à mot : « lumière à ton œil ».
La formule accompagne une bonne nouvelle, une naissance, un événement heureux, une félicitation.
Dire simplement « félicitations » transmet la fonction.
L’image disparaît.
Pourquoi l’œil ?
Pourquoi la lumière ?
Le dictionnaire d’expressions arméniennes relève les emplois de la formule comme réjouissance et félicitation, y compris dans des usages ironiques.
C’est là que l’intraduisible devient intéressant.
Le français dit « félicitations ».
L’arménien peut mettre de la lumière dans l’œil de celui qui reçoit la nouvelle.
Les deux langues accomplissent socialement un geste comparable.
Elles ne dessinent pas le même paysage pour y parvenir.
Apres, féliciter quelqu’un en lui souhaitant de vivre
Un enfant réussit quelque chose.
On lui dit :
Ապրես. Apres.
Dans l’usage, cela signifie « bravo », « bien joué », « très bien ».
Grammaticalement pourtant, apres est une forme du verbe aprel, vivre.
Sous le « bravo » reste donc quelque chose comme un « que tu vives ».
Le mot est magnifique précisément parce que les locuteurs n’ont pas besoin de penser à son analyse grammaticale chaque fois qu’ils l’emploient.
La langue pense parfois à notre place sans que nous l’entendions.
Féliciter quelqu’un en lui souhaitant littéralement la vie révèle une vieille couche de sens devenue geste quotidien.
L’étymologie dort sous les conversations.
Que le repas soit doux
À table apparaît encore անուշ լինի, anush lini.
Littéralement :
« que ce soit doux ».
La formule peut accompagner ou suivre un repas, un verre, un moment de convivialité. Un manuel d’arménien publié par l’Université d’État d’Erevan explique que anush ara, anush arek et anush lini participent précisément de ce vocabulaire quotidien de l’hospitalité.
On pourrait traduire par « bon appétit ».
Puis la douceur disparaît.
Ou par « j’espère que cela t’a plu ».
Puis la brièveté disparaît.
Le mot anush ne décrit plus uniquement une saveur.
Il enveloppe le repas d’une qualité affective.
La nourriture n’est pas simplement bonne.
Elle devient douce à celui qui la reçoit.
Une culture culinaire s’est glissée dans un adjectif.
Karot, l’absence qui reste présente
Puis il existe կարոտ, karot.
Les dictionnaires proposent « manque », « nostalgie », « désir », « longing », « yearning ».
Toutes les traductions sont correctes.
Aucune ne suffit toujours.
Karotel quelqu’un signifie qu’il nous manque. Karot peut contenir la distance, le désir du retour, l’absence d’un lieu, le manque de la patrie ou d’une personne. Le terme remonte déjà à l’arménien ancien, où karōt exprimait le besoin, le manque, le désir et la privation.
Pour une langue dont tant de locuteurs ont vécu loin de leur lieu d’origine, cette profondeur sémantique résonne particulièrement.
On ne doit toutefois pas inverser la causalité.
Les Arméniens ne connaissent pas la nostalgie parce qu’ils possèdent le mot karot.
Tous les êtres humains peuvent éprouver le manque.
La langue fournit seulement un récipient particulier à cette expérience universelle.
Et certains récipients épousent si bien leur contenu qu’on finit par ne plus savoir les séparer.
Toutes les langues ont leurs chambres secrètes
L’arménien n’est évidemment pas exceptionnel en cela.
Le portugais possède saudade.
Le russe тоска, toska, qui peut aller de l’ennui au tourment intérieur.
L’allemand Sehnsucht condense un désir tendu vers ce qui manque ou demeure inaccessible.
Le japonais lexicalise komorebi, la lumière qui filtre entre les feuilles.
Le français possède lui-même des mots que l’anglais doit parfois développer, comme « retrouvailles », qui contient d’un seul coup la séparation passée et la joie de se revoir.
Aucune langue ne possède davantage d’émotions que les autres.
Elles possèdent des habitudes différentes pour les découper.
C’est là qu’il faut résister à une version simplifiée de l’idée selon laquelle la langue déterminerait entièrement la pensée.
Un Français peut éprouver exactement le sentiment que désigne karot sans connaître un mot arménien.
Simplement, l’Arménien dispose déjà d’un tiroir lexical où le ranger.
Deux arméniens modernes
Cette histoire s’est ensuite divisée.
Les dizaines de dialectes arméniens ont progressivement donné naissance à deux grands standards modernes.
L’arménien oriental, aujourd’hui langue dominante en République d’Arménie et également présent en Iran et dans différentes diasporas.
L’arménien occidental, construit principalement dans l’univers ottoman puis dispersé par le génocide et les migrations.
Cambridge rappelle que les quelque cinquante à soixante dialectes modernes traditionnellement recensés se répartissent dans les deux grands ensembles oriental et occidental. UCLA souligne de son côté que l’arménien demeure aujourd’hui l’unique représentant vivant de sa branche indo-européenne.
Une même expression peut donc changer de son sans cesser d’appartenir à la même langue.
Le jan oriental devient volontiers chan en occidental.
Tsavd tanem change de prononciation.
Des consonnes se déplacent.
L’histoire se fait entendre dans la bouche.
Traduire, c’est découvrir les voisins
Les mots empruntés racontent également la géographie.
Le persan a laissé des traces profondes.
Le russe en a laissé d’autres dans l’arménien oriental contemporain.
Le turc et l’arabe ont traversé certains dialectes et l’arménien occidental.
Aujourd’hui l’anglais entre par la technologie, l’entreprise, Internet, les sciences et les réseaux sociaux.
Une langue qui emprunte n’est pas une langue mourante.
Toutes les grandes langues empruntent.
Le français parle de « week-end ».
L’anglais possède ballet, government et restaurant.
Le persan et l’arménien se sont échangé des mots pendant des siècles.
Le problème commence seulement lorsqu’une langue cesse de fabriquer, d’adapter et de traduire parce qu’elle renonce progressivement à nommer elle-même certaines parties du monde.
Une langue vivante vole parfois.
Puis elle naturalise admirablement ce qu’elle a volé.
L’intelligence artificielle rencontre l’intraduisible
Cette question devient plus aiguë avec la traduction automatique.
Une machine peut très bien reconnaître que tsavd tanem ne doit pas être rendu littéralement dans toutes les situations.
Elle apprendra à proposer « darling », « my dear » ou une autre formule grâce à des corpus et au contexte.
Le problème le plus difficile commence ensuite.
Quelle relation unit les deux personnes ?
Quel âge ont-elles ?
La phrase est-elle tendre, ironique, agacée ?
Est-elle adressée à un enfant ?
À un amoureux ?
À un inconnu auquel on demande gentiment un service ?
La traduction parfaite demande parfois une anthropologie miniature.
Comprendre un mot signifie comprendre la scène sociale dans laquelle il devient naturel.
Voilà pourquoi les langues à corpus numériques réduits posent aussi un défi particulier aux systèmes d’intelligence artificielle.
Il ne suffit pas d’enregistrer leurs dictionnaires.
Il faut conserver leurs situations.
Ce que Machtots n’aurait pas pu prévoir
Lorsque Machtots invente l’alphabet au Ve siècle, il ne peut évidemment pas savoir qu’un jour quelqu’un taperait tsavt tanem en caractères latins sur un téléphone fabriqué en Asie, dans une application américaine, depuis Marseille ou Los Angeles.
Pourtant la phrase continue.
Elle a changé de support.
Elle garde son image.
Prendre sur soi la douleur de l’autre.
Quel voyage pour deux mots.
L’Empire romain d’Orient a changé.
La Perse sassanide a disparu.
Les empires ottoman et russe ont disparu.
L’Union soviétique a disparu.
Les frontières ont bougé.
L’alphabet a connu une réforme.
L’arménien s’est divisé en deux standards.
Et quelqu’un dit toujours à un enfant :
tsavd tanem.
Ce que l’on perd lorsque l’on traduit parfaitement
On pourrait certainement produire une traduction française très élégante de toutes ces expressions.
« Mon cœur. »
« Félicitations. »
« Bravo. »
« Tu me manques. »
« Bon appétit. »
« Ma chérie. »
La conversation fonctionnerait.
Seulement, quelque chose aurait changé.
La douleur ne serait plus prise.
La lumière aurait quitté l’œil.
La réussite ne souhaiterait plus la vie.
Le repas aurait perdu sa douceur.
C’est cela, au fond, un intraduisible.
Un sens que l’on peut transporter en laissant son paysage derrière lui.
Et peut-être est-ce pour cette raison qu’apprendre une langue produit parfois un sentiment si étrange.
Un jour, on découvre un mot que l’on connaissait déjà sans le savoir.
On avait éprouvé l’émotion toute sa vie.
On ignorait seulement qu’ailleurs quelqu’un lui avait donné une autre forme.
Alors on apprend trente-neuf lettres.
On essaie une prononciation.
On se trompe.
Puis, un soir, quelqu’un que l’on aime souffre un peu.
Et au lieu de chercher la traduction, deux mots arrivent enfin tout seuls.
Ցավդ տանեմ.
On pourrais l’expliquer en français.
Mais maintenant qu’on le comprends, on a presque envie de ne plus le traduire.

