Par Marie Taffoureau
Une nation ne se sauve pas seulement par ses frontières. Elle se sauve aussi par ses écoles, ses chercheurs, ses juges, ses forêts, ses hôpitaux, ses enfants, et par cette fragile capacité à transformer la peur en futur.
Le futur ne se décrète pas
L’Arménie parle beaucoup de souveraineté, et elle a raison. Après 2020, 2022 et l’exode d’Artsakh en 2023, nul peuple ne peut confier sa sécurité à des promesses étrangères sans entendre, au fond de lui, le bruit sec de l’abandon. Mais l’horizon 2040 ne peut pas être seulement militaire, diplomatique ou technologique. Il doit devenir un projet de société. Une Arménie peut acheter des drones, ouvrir des pôles numériques, bâtir des campus, attirer la diaspora, et rester pourtant fragile si ses villages se vident, si ses chercheurs partent, si ses médecins s’épuisent, si ses enfants apprennent sans croire, si ses montagnes brûlent sous la sécheresse.
Le vrai sujet n’est donc pas seulement quelle Arménie sera puissante en 2040. Le vrai sujet est quelle Arménie donnera envie de rester.
Le droit a déjà écrit le programme
La Constitution arménienne contient déjà les germes d’un projet national complet. L’article 12 impose à l’État la protection, l’amélioration et la restauration de l’environnement, avec le principe du développement durable et la responsabilité envers les générations futures. L’article 15 affirme que l’État promeut la culture, l’éducation et la science, et protège la langue arménienne ainsi que le patrimoine culturel. L’article 38 garantit le droit à l’éducation, dont l’autonomie universitaire, la liberté académique et la liberté de recherche. Les articles 83 à 85 protègent la sécurité sociale, la vie décente des personnes âgées et des personnes dans le besoin, et le droit à la santé. L’article 86 fixe même des objectifs de politique publique comme l’emploi, le logement, l’égalité entre femmes et hommes, la natalité et la protection de l’enfance. Autrement dit, l’Arménie n’a pas besoin d’inventer de toutes pièces sa boussole. Elle doit prendre sa Constitution au sérieux.
Éducation, le chantier des âmes
L’éducation sera la première frontière de 2040. Non pas une frontière contre le monde, mais une frontière contre la fatalité. En 2024, le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur atteint environ 52,8 pour cent, mais ce chiffre ne dit pas la qualité des formations, l’inégalité entre Erevan et les régions, ni l’écart entre diplôme et emploi.
Le projet d’Academic City, dont le concept révisé a été approuvé en février 2026, veut transformer l’enseignement supérieur en réunissant éducation, recherche, arts et technologie dans un grand ensemble hors du centre d’Erevan. Le projet est immense, estimé par Times Higher Education à 2,3 milliards de livres, et il suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Il peut créer un vrai cerveau national. Il peut aussi devenir un campus vitrine si l’on oublie les enseignants, les étudiants pauvres, les bibliothèques, les régions, les humanités, les langues et les sciences sociales. Une cité académique sans liberté académique réelle serait une belle coquille. Une cité académique avec des juristes, des ingénieurs, des philosophes, des artistes, des médecins et des sociologues travaillant ensemble pourrait devenir le laboratoire d’une Arménie adulte.
Les chercheurs ne doivent pas devenir des prestataires
Le point le plus décisif est là. L’Arménie veut l’innovation, mais l’innovation ne naît pas d’un PowerPoint. Elle naît d’un temps long, d’une stabilité, d’une liberté d’enquête, d’un laboratoire chauffé, d’un salaire digne, d’un doctorant qui ne passe pas ses nuits à chercher un deuxième travail. En 2026, le gouvernement a approuvé le programme stratégique pour le développement de la science 2026 2030, avec l’ambition de former un système scientifique compétitif, aligné avec l’Espace européen de la recherche. Il rappelle aussi qu’en 2021 2026 environ 13 milliards de drams ont été consacrés à 142 équipements scientifiques, dont le supercalculateur de l’Université d’État d’Erevan, acquis et installé pour 3,7 milliards de drams.
C’est un progrès réel. Mais il faut regarder le socle. L’Arménie reste très loin d’une économie de recherche robuste. Les dépenses de R&D représentaient seulement 0,18 pour cent du PIB en 2023 selon les données reprises dans l’indice mondial de l’innovation, avec 1039,85 chercheurs en équivalent temps plein par million d’habitants. Le programme 2026 2030 vise 1 pour cent du PIB pour la science d’ici 2030, dont 0,75 pour cent public et 0,25 pour cent privé. C’est un seuil minimal pour respirer, pas encore une renaissance.
Bernard Stiegler aurait parlé ici de prolétarisation du savoir. Le chercheur prolétarisé n’est pas seulement pauvre. Il perd la maîtrise de son temps, de ses objets, de ses questions. Quand la science dépend trop des appels à projets, des intérêts privés, des indicateurs, des contrats courts ou des priorités imposées par le marché, le savant devient prestataire de solution. Il ne cherche plus ce qui doit être pensé. Il cherche ce qui peut être financé. Une Arménie souveraine doit refuser cette privatisation douce des intelligences. Elle doit protéger la science fondamentale, les humanités, l’histoire, la linguistique, l’arménologie, la biologie, la physique, la climatologie, la cybersécurité, mais aussi les savoirs qui ne rapportent pas immédiatement et qui, précisément pour cela, gardent la nation libre.
Deux sagesses pour un même pays
Michel Serres cherchait le passage entre les sciences exactes et les sciences humaines. Dans Le Contrat naturel, il reliait raison scientifique et raison juridique, les lois du monde physique et les lois des sociétés humaines. Il disait en substance qu’il faut à la fois le savoir fidèle et le jugement prudent. Pour l’Arménie, cette phrase devrait devenir une méthode d’État.
Un ingénieur peut construire un barrage. Un juriste doit dire quelles terres seront touchées, quels habitants seront protégés, quels écosystèmes seront défendus, quels recours seront ouverts. Un informaticien peut créer une base de données. Un juriste doit garantir les données personnelles, la transparence, la non discrimination. Un climatologue peut mesurer la sécheresse. Un philosophe et un sociologue peuvent expliquer pourquoi une population n’adopte pas une politique publique pourtant rationnelle. L’Arménie 2040 devra être serresienne. Moins de silos, plus de ponts. Moins de technocratie, plus de prudence. Moins de slogans, plus de savoir gouverné par le droit.
Écologie, la souveraineté des montagnes
L’écologie arménienne ne doit pas être un luxe occidental importé par ONG. Elle est une question de souveraineté. Un pays enclavé, montagneux, vulnérable aux chocs énergétiques et climatiques ne peut pas traiter l’eau, le sol, les forêts, le lac Sevan, les mines, l’air d’Erevan et l’énergie comme des sujets secondaires. La Banque mondiale souligne que l’Arménie dépend fortement du gaz importé, qui représente 63 pour cent de son approvisionnement énergétique, et que le solaire peut réduire les coûts, renforcer la sécurité énergétique et diminuer les émissions.
En 2026, l’Arménie a soumis sa NDC 3.0, avec un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 44 pour cent de manière inconditionnelle et de 52 pour cent de manière conditionnelle d’ici 2035 par rapport à 1990. Sa stratégie de long terme vise aussi 2,07 tonnes de CO₂ équivalent par habitant en 2050. Ce sont des chiffres importants, mais la question reste concrète. Qui paie la transition. Qui rénove les logements. Qui protège les ménages pauvres. Qui contrôle les mines. Qui empêche l’écologie de devenir une nouvelle injustice entre Erevan solaire et villages oubliés.
Innovation, ne pas confondre vitesse et civilisation
L’Arménie innove déjà. Elle se classe 59e sur 139 économies dans le Global Innovation Index 2025, avec des forces dans les services ICT, les exportations créatives et les sorties technologiques, mais une faiblesse persistante dans le capital humain et la recherche. Le secteur technologique compterait plus de 12 000 entreprises et environ 41 400 spécialistes en 2025 selon les données gouvernementales rapportées par ARKA.
Mais une société ne se mesure pas au nombre de start up. L’innovation arménienne doit éviter trois pièges. Le premier est l’économie d’îlot, avec une minorité numérique très mobile et un pays réel qui reste précaire. Le deuxième est la dépendance aux capitaux, plateformes et marchés étrangers. Le troisième est la fascination de l’IA sans doctrine démocratique. L’Agenda numérique 2030 prévoit infrastructure, gouvernance numérique, transformation du secteur privé, compétences numériques, institutions et cybersécurité. Ce cadre peut devenir une chance s’il produit des citoyens compétents, pas seulement des utilisateurs dociles.
Modèle social, la puissance par la dignité
Une Arménie 2040 ne sera pas forte si elle laisse la pauvreté dicter les choix familiaux. En 2024, le taux de pauvreté national atteint 21,7 pour cent, avec une pauvreté extrême de 0,6 pour cent. La même Arménie a enregistré une croissance économique de 7,2 pour cent en 2025. Ce contraste doit être le cœur du débat. La croissance existe. La justice sociale doit la rejoindre.
L’entrée en vigueur de l’assurance santé universelle au 1er janvier 2026 est un tournant social important. Le gouvernement a adopté les décisions nécessaires à la mise en place du paquet d’assurance, des remboursements, des contrats avec les centres médicaux et les pharmacies, ainsi que du Fonds d’assurance santé. Cette réforme peut rapprocher l’Arménie d’un modèle social européen adapté à ses moyens. Elle peut aussi échouer si elle devient une charge mal comprise, insuffisamment progressive, ou si la qualité des soins ne suit pas.
Le modèle social arménien de 2040 devrait tenir en quatre mots. Soigner, instruire, loger, retenir. Retenir les jeunes. Retenir les chercheurs. Retenir les familles. Retenir les villages. Retenir les anciens dans la dignité. Une nation qui ne retient personne finit par célébrer sa diaspora comme on bénit une blessure.
La diaspora comme cerveau, pas seulement comme portefeuille
La diaspora ne doit pas être seulement appelée quand il faut financer une route, une école, un hôpital ou une urgence. Elle doit devenir une architecture de savoir. Des chaires mixtes. Des laboratoires communs. Des programmes de retour temporaire. Des cliniques juridiques. Des écoles d’été. Des fonds éthiques pour la recherche. Des bourses de doctorat. Des archives numérisées. Des résidences d’artistes. Le lien diaspora Arménie ne doit plus seulement circuler par l’argent et la mémoire. Il doit circuler par la méthode.
L’Arménie 2040 aura besoin de chercheurs français, russes, américains, libanais, iraniens, argentins, géorgiens, indiens, arméniens d’Arménie et arméniens de partout. Mais elle devra poser une règle simple. Venir aider ne donne pas le droit de posséder le récit. Investir ne donne pas le droit de gouverner le savoir. Financer ne donne pas le droit d’acheter les chercheurs.
La renaissance comme art de tenir ensemble
La grandeur d’un projet 2040 ne tient pas dans une promesse de puissance. Les petits pays qui veulent imiter les empires finissent souvent par perdre leur singularité. L’Arménie peut inventer autre chose. Une démocratie de haute culture, un État social sobre, une puissance scientifique modeste mais exigeante, une écologie de montagne, une économie numérique protégée par le droit, une école qui ne sépare plus l’ingénieur du poète, le juriste du biologiste, le climatologue du maire, le mathématicien du musicien.
L’Arménie n’a pas besoin d’un futur en acier froid. Elle a besoin d’un futur habitable. Une maison nationale où l’enfant apprend, où le chercheur reste, où le juge protège, où l’artiste ose, où le village respire, où la diaspora revient sans dominer, où la technologie sert l’âme au lieu de l’absorber.
2040 ne doit pas être seulement une date. Ce doit être une discipline. Celle de ne plus survivre par réflexe, mais de construire par intelligence.

