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Par Marie Taffoureau

Un État compte des naissances.

Une femme compte autrement.

Elle compte les jours de retard, les semaines d’une grossesse, les heures d’un accouchement, parfois les mois d’une infertilité, les années pendant lesquelles on lui demande quand viendra l’enfant. Elle compte aussi les fausses couches dont personne ne sait très bien parler, les rendez-vous médicaux, les examens, les corps qui deviennent soudain dossiers.

L’Arménie s’inquiète légitimement de sa démographie. Faible fécondité, vieillissement, migrations, morts de guerre et déplacement des Arméniens de l’Artsakh ont transformé la naissance en question nationale.

Reste à regarder ce que cette politique des berceaux signifie depuis la table d’examen gynécologique.

Le droit de devenir mère comprend celui de choisir

Le droit arménien reconnaît explicitement les droits reproductifs.

La législation sur la santé reproductive affirme notamment le droit des femmes à interrompre une grossesse. Depuis les modifications adoptées en 2024, l’interruption volontaire peut être pratiquée sur demande écrite jusqu’à 11 semaines et 7 jours. Entre ce terme et 22 semaines, elle demeure possible dans les cas médicaux ou sociaux prévus par la législation.

Ce cadre juridique mérite d’être rappelé dans un pays où démographie et patriotisme peuvent facilement se rencontrer.

Une politique nataliste peut proposer davantage de crèches, soutenir financièrement les familles, traiter l’infertilité, améliorer les maternités. Son langage devient plus problématique lorsqu’une femme commence à sentir que son utérus possède une dette envers la nation.

La population appartient aux statistiques.

La grossesse appartient d’abord à celle qui la porte.

La contraception reste le premier paradoxe

Le document de programme de l’UNFPA pour l’Arménie sur la période 2026–2030 rappelle une faiblesse persistante du système : parmi les femmes mariées, la prévalence des méthodes contraceptives modernes n’est estimée qu’à environ 28 %, tandis que 12,5 % présentent encore des besoins non satisfaits en planification familiale.

Voilà l’un des paradoxes arméniens.

On discute beaucoup du nombre d’enfants, davantage que des conditions permettant de choisir sereinement quand les avoir.

La contraception constitue pourtant l’une des infrastructures invisibles de l’autonomie. Elle permet d’espacer les naissances, de poursuivre des études, de sortir d’une relation, de reprendre un emploi, de ne pas transformer chaque rapport sexuel en événement démographique potentiel.

L’Organisation mondiale de la santé rappelle encore en 2025 que l’accès à la contraception participe du droit de décider librement du nombre et de l’espacement des enfants.

La liberté reproductive commence souvent par un objet très petit.

Quand la naissance devient chirurgicale

L’autre chiffre frappe davantage.

Le même programme de l’UNFPA signale un taux de césariennes d’environ 38 % en Arménie, suffisamment élevé pour avoir conduit à l’adoption d’un programme national et d’un plan d’action 2024–2028 visant à réduire les interventions évitables.

Une césarienne peut sauver deux vies. Elle constitue l’une des grandes conquêtes de l’obstétrique moderne.

Son usage massif raconte cependant autre chose lorsqu’il dépasse largement les indications attendues : organisation des maternités, habitudes professionnelles, perception du risque, préférences médicales, parfois demandes des patientes, peur de l’accouchement ou manque d’accompagnement de la naissance physiologique.

La médicalisation possède ici son paradoxe propre. Plus la médecine sait intervenir, plus elle doit apprendre quand ne pas intervenir.

L’Arménie a d’ailleurs validé fin 2025 de nouveaux protocoles cliniques concernant la santé maternelle et reproductive afin d’harmoniser davantage les pratiques.

L’enjeu dépasse les chiffres. Une femme qui accouche doit pouvoir comprendre pourquoi une intervention lui est proposée, disposer d’une information intelligible et participer à la décision autant que l’urgence médicale le permet.

L’accouchement ne devrait jamais devenir un événement dont la première intéressée serait la spectatrice.

L’infertilité est devenue politique publique

À l’autre extrémité du parcours, certaines femmes ne cherchent pas à éviter une grossesse.

Elles l’attendent.

L’infertilité peut transformer chaque mois en calendrier d’échec. Elle touche le couple, le désir, la sexualité et parfois la place sociale d’une femme dans une société où la maternité demeure fortement valorisée.

L’État arménien a progressivement élargi son soutien aux techniques de procréation médicalement assistée. Le régime actuel prévoit, pour certaines catégories de bénéficiaires, le diagnostic et le traitement de l’infertilité, l’insémination ainsi qu’une tentative de fécondation in vitro prise en charge, accompagnée de possibilités supplémentaires de transfert d’embryons congelés. Les règles ont encore été modifiées en 2025 et incluent notamment des femmes sans enfant jusqu’à 40 ans sous certaines conditions, ainsi que des personnes déplacées de force du Haut-Karabakh répondant aux critères du programme.

C’est ici que natalisme et autonomie peuvent se rejoindre heureusement.

Aider une femme à avoir l’enfant qu’elle désire relève autant de la politique démographique que du soin.

La difficulté apparaît lorsque le même système encourage puissamment la naissance sans accorder une attention équivalente à la contraception, à l’information sexuelle, au suivi psychologique de l’infertilité ou au deuil périnatal.

Les grossesses qui n’aboutissent pas

Une démographie nationale compte les enfants nés.

Elle compte moins facilement les enfants attendus.

La fausse couche possède cette étrange propriété sociale d’être médicalement fréquente et culturellement silencieuse. Une grossesse peut avoir existé assez longtemps pour modifier toute une vie, puis disparaître avant d’avoir acquis une existence administrative.

La femme retourne chez elle avec un événement immense que son entourage traite parfois comme un incident biologique.

« Tu en auras un autre » devient alors une phrase terriblement rationnelle adressée à une douleur qui ne l’est pas.

Une politique reproductive digne de ce nom devrait également penser ce temps-là : prise en charge médicale, information sur les causes, accompagnement psychologique lorsque nécessaire, protection contre la culpabilité.

Le corps féminin ne constitue pas une chaîne de production dont une grossesse interrompue serait une unité manquante.

Le garçon attendu

Il existe enfin une histoire particulièrement sensible en Arménie : celle de la préférence pour les fils.

Le pays a longtemps présenté un déséquilibre anormal du rapport entre garçons et filles à la naissance. Les politiques menées ont permis des progrès importants, même si les travaux de l’UNFPA montrent que le phénomène n’a pas entièrement disparu. En 2022, le rapport atteignait encore 111,9 garçons pour 100 filles, au-dessus de la fourchette biologique habituelle.

Le problème révèle la rencontre exacte entre technologie et culture.

L’échographie permet de connaître.

La préférence sociale décide parfois de la valeur de ce que l’on vient d’apprendre.

Les recherches menées en Arménie ont relié cette préférence à des représentations familiales persistantes et, dans certains témoignages recueillis après les guerres, au poids symbolique du garçon futur soldat et continuateur du nom.

Le meilleur moyen de combattre la sélection selon le sexe reste alors beaucoup plus profond que l’interdiction.

Il faut qu’une fille cesse d’être perçue comme une naissance de second choix.

Une politique des vivants

L’UNFPA présente son programme arménien 2026–2030 autour d’une idée intéressante : renforcer la résilience démographique tout en permettant aux individus d’exercer leurs droits reproductifs.

Les deux objectifs doivent rester liés.

Une Arménie qui souhaite davantage d’enfants doit devenir un pays où il est plus facile de vouloir des enfants.

Cela suppose des soins accessibles, une grossesse correctement suivie, une maternité respectueuse, une contraception disponible, une infertilité prise en charge, une vie professionnelle compatible avec la parentalité et des pères qui n’abandonnent pas mentalement toute la charge du soin aux mères.

La démographie commence bien avant le berceau.

Elle commence dans la manière dont une société traite celle qui devra peut-être un jour le porter.

Un pays peut demander aux femmes de lui donner un avenir.

Il devrait commencer par leur rendre pleinement le leur.