ChatGPT Image 27 juil. 2026, 17_15_08(1)
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Par Marie Taffoureau

Dans la cave, le rite précédait le vice

À Areni-1, voici plus de six mille ans, des hommes pressaient le raisin dans la plus ancienne installation vinicole complète connue. Cuves, pépins, peaux de raisin et traces chimiques de vin apparaissent auprès de dépôts funéraires. L’archéologie autorise l’hypothèse d’une consommation rituelle ; elle ne prouve aucune « culture de la drogue » propre aux populations préhistoriques arméniennes. Le dossier raconte plutôt une société qui liait fermentation, mémoire et cérémonie

Dans l’imaginaire arménien, Noé descend de l’Ararat, plante la vigne et découvre avec le vin la joie, l’excès puis la honte. Les traditions populaires ont prolongé ce récit en faisant de la vigne un don qu’il faut apprendre à tailler. L’ivresse possède dès l’origine deux visages : elle ouvre la fête et peut fermer le jugement.

Une substance ne devient pas addiction par sa seule existence. La dépendance commence lorsque le produit, le pari ou l’écran cesse d’accompagner la vie et se met à l’administrer.

L’Orient fumé par l’Occident

Café, tabac, opium et haschisch circulaient dans l’Empire ottoman par les routes marchandes, les cafés et les pharmacies. Ces pratiques relevaient d’un monde pluriel où Arméniens, Grecs, Juifs, Arabes et Turcs produisaient, finançaient et transportaient les marchandises. Une recherche récente sur l’opium anatolien rappelle le rôle d’intermédiaires arméniens, grecs et juifs dans son financement et sa commercialisation.

L’Europe transforma cet espace en décor mental. De Quincey, Gautier, Baudelaire et le Club des Hashischins firent des drogues dites orientales une expérience esthétique. L’orientalisme absorba la pipe, le divan et la fumée, puis revendit l’« Orient » sous forme de rêve littéraire. Ce qui relevait ailleurs du commerce, du soin, du rite ou de la misère devint à Paris une aventure de l’esprit.

L’Empire avait lui-même tendance à recouvrir de son nom les productions de ses peuples. Le tabac « ottoman », les cafés « turcs » et le commerce anatolien ont souvent effacé les minorités qui les faisaient vivre. L’appropriation commence parfois lorsqu’une circulation commune reçoit l’étiquette du pouvoir.

Boire pour tenir, fumer pour appartenir

L’addiction contemporaine se nourrit moins d’un goût ancestral que d’une organisation sociale. Le tabac demeure fortement masculin en Arménie. Les estimations récentes situent la prévalence autour d’un adulte sur quatre, avec un écart immense entre hommes et femmes. Fumer devient une pause légitime, un rite d’appartenance et parfois la seule fragilité qu’un homme puisse montrer sans paraître faible.

L’alcool remplit une fonction voisine. On boit pour célébrer, accueillir, oublier, supporter le chômage, l’isolement ou une séparation. La pauvreté ne cause pas seule la dépendance, mais elle réduit les issues : moins de soins, moins de loisirs, davantage d’emplois pénibles et de lendemains incertains.

Dans certaines familles, la bouteille devient un membre invisible. Elle participe aux repas, absorbe le salaire, provoque les disputes, puis bénéficie du silence accordé aux secrets que chacun connaît. La masculinité traditionnelle peut aggraver ce mécanisme : demander de l’aide semble plus humiliant que perdre peu à peu le contrôle.

Les médicaments complètent cette géographie du silence. Sédatifs, tranquillisants et opioïdes peuvent être détournés lorsque la douleur reçoit plus facilement une ordonnance qu’une écoute. Le Rapport mondial sur les drogues 2025 signalait que les nouvelles substances psychoactives figuraient parmi les principaux motifs d’entrée en traitement en Arménie et dans plusieurs pays postsoviétiques.

Soigner sans marquer

L’Arménie propose depuis 2009 un traitement de substitution à la méthadone. En 2026, environ 1 200 personnes seraient inscrites dans ces programmes, y compris en prison. Le dispositif sauve des vies, réduit les consommations à risque et favorise la continuité des soins. Il reste pourtant accompagné d’une forte stigmatisation. Le patient est encore regardé comme un toxicomane entretenu plutôt que comme une personne soignée.

Cette honte pousse à cacher le traitement à l’employeur, aux voisins et parfois à la famille. Elle peut décourager l’entrée dans le soin, favoriser les interruptions et enfermer l’ancien consommateur dans l’identité dont il tente précisément de sortir.

L’addictologie devrait être intégrée aux soins primaires, avec confidentialité, soutien psychologique et accompagnement professionnel. Punir l’usage sans traiter la dépendance déplace le problème de la clinique vers la prison. Un État ne soigne pas une blessure en la transformant en casier judiciaire.

Le casino tient désormais dans la poche

Le pari sportif ajoute une addiction sans fumée ni bouteille. Le téléphone transforme chaque match en possibilité de gain, chaque notification en relance et chaque défaite en promesse de se refaire. Il n’existe plus d’heure de fermeture : la table de jeu dort avec son joueur.

Le jeu exploite la pauvreté qu’il prétend résoudre. Celui qui possède peu peut risquer beaucoup parce que le gain paraît raccourcir la distance sociale. La mise devient un impôt volontaire payé à l’espérance, prélevé précisément sur ceux qui disposent du moins de temps pour s’enrichir autrement.

Selon les chiffres avancés lors des débats parlementaires, le volume des mises en ligne serait passé d’environ 200 milliards de drams en 2017 à 7 400 milliards en 2025. Il s’agit de flux de mises, non des pertes nettes, mais leur croissance dit l’installation du pari dans la vie quotidienne.

Le droit trouve enfin le bouton d’arrêt

En juin 2026, le législateur a instauré l’auto-exclusion. Le bouton doit rester visible sur chaque page des sites et applications. Après confirmation, l’opérateur doit bloquer la participation en moins d’une minute. L’interdiction vaut cinq ans et se renouvelle, tandis que les bonus et messages de relance deviennent interdits après la demande de sortie.

Cette avancée reconnaît que la liberté contractuelle devient fictive lorsque le produit est conçu pour capturer l’attention. Le droit protège alors la personne contre la décision que son addiction lui fera peut-être regretter quelques secondes plus tard.

Le bouton de sortie reste insuffisant lorsque toute l’architecture numérique pousse vers l’entrée. Les publicités, les influenceurs, les partenariats sportifs et les offres promotionnelles transforment le pari en activité ordinaire, presque patriotique lorsque l’on mise sur son équipe. La prévention ne peut être confiée aux seules entreprises qui tirent leur revenu de la répétition du geste.

Prévenir avant la perte

L’Arménie devrait réunir alcool, tabac, drogues, médicaments et jeux dans une stratégie commune. Leurs mécanismes diffèrent, leurs racines se rencontrent : solitude, souffrance, masculinité rigide, précarité, traumatisme et disponibilité commerciale.

Il faut mesurer les usages, financer des consultations anonymes dans les marzes, encadrer la publicité, former les écoles et protéger les familles du surendettement lié au jeu. Les taxes sur le tabac, l’alcool et les paris pourraient alimenter un fonds indépendant de prévention et de traitement.

La prévention doit aussi changer de vocabulaire. Une personne dépendante ne manque pas seulement de volonté. Elle a souvent construit autour d’un produit la solution provisoire à un problème que personne n’avait appris à entendre. Retirer cette solution sans traiter la souffrance laisse le vide intact.

Areni-1 rappelle que l’être humain a très tôt su transformer la matière pour modifier son rapport au monde. La civilisation commence aussi lorsqu’il apprend à poser une limite. L’Arménie noie parfois ce qu’elle ne sait pas nommer. Elle guérira davantage le jour où elle demandera moins « pourquoi ne t’arrêtes-tu pas ? » et davantage « qu’essaies-tu de ne plus sentir ? ».