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Par Marie Taffoureau

Dans un pays qui a perdu des terres, des morts, des certitudes, la foi ne disparaît pas. Elle change de forme. Elle quitte parfois l’institution, mais elle reste dans la langue, les deuils, les cierges, les silences, les peurs, les prières sans Église.

Le peuple et le parvis

L’Arménie demeure l’un des rares pays où la religion n’est jamais seulement une affaire de croyance. Elle est une mémoire, une frontière intérieure, une grammaire de survie. Le recensement de 2022 compte 2 793 042 fidèles de l’Église apostolique arménienne et 2 865 877 personnes déclarant une croyance religieuse. À première vue, l’Arménie reste donc massivement chrétienne. Mais le chiffre ne dit pas tout. Le Caucasus Barometer 2024 donne une image plus nerveuse, plus sociologique : 79 pour cent des répondants se disent liés à l’Église apostolique arménienne, tandis que 18 pour cent répondent “aucune” appartenance religieuse. Entre identité héritée et foi vécue, un écart apparaît. C’est dans cet écart que la jeunesse respire.

Chez les jeunes, l’Église n’est donc pas simplement abandonnée. Elle est interrogée. Une enquête présentée par la fondation ARAR indiquait même que l’Église apostolique était particulièrement forte chez les 18 à 34 ans, avec 76,1 pour cent de confiance élevée. Ce chiffre surprend ceux qui imaginent la jeunesse forcément laïque, liquide, ironique. En Arménie, beaucoup de jeunes peuvent douter des prêtres sans douter des morts, se méfier des hiérarchies sans renier Etchmiadzin, ne pas aller chaque dimanche à l’église tout en allumant un cierge avant un examen, une naissance, un départ ou une guerre.

Le christianisme comme code civil ancien

Avant que le droit moderne ne règle la vie commune par la Constitution, les codes, les juges et les contrats, la religion a longtemps donné les premières règles du vivre ensemble. Elle a dit le permis, l’interdit, la faute, la réparation, le pardon, la dette, le serment. Elle a organisé le temps, les fêtes, le mariage, le deuil, la filiation, l’autorité. Le droit a ensuite repris une partie de cette fonction en la sécularisant. Il a remplacé le péché par l’infraction, la confession par l’aveu, le canon par l’article, l’excommunication par la sanction, le tribunal moral par la juridiction.

C’est pourquoi l’Église et l’État se ressemblent plus qu’ils ne veulent parfois l’admettre. Tous deux ont leurs hiérarchies, leurs robes, leurs archives, leurs rites, leurs procédures, leurs lieux sacrés. Le juge entre dans une salle comme le prêtre entre dans le chœur. Le droit parle au nom de la République, l’Église au nom du salut. Tous deux cherchent à transformer le chaos humain en ordre intelligible.

En Arménie, cette ressemblance devient explosive. La Constitution garantit la séparation des organisations religieuses et de l’État, tout en reconnaissant la mission exclusive de l’Église apostolique dans la vie spirituelle du peuple arménien, la culture nationale et la préservation de l’identité. Elle protège aussi la liberté de pensée, de conscience et de religion. Le texte constitutionnel porte donc une tension rare : l’État est séparé de l’Église, mais il reconnaît à cette Église une place unique dans la nation.

La crise des deux autels

Depuis 2025, cette tension est devenue une crise ouverte. Nikol Pashinyan et plusieurs responsables de l’Église apostolique se sont affrontés publiquement, dans un climat où se mêlent guerre perdue, paix avec l’Azerbaïdjan, soupçons de complot, accusations de corruption, peur russe, blessures d’Artsakh et bataille pour définir ce qu’est la “vraie” Arménie. Reuters a rapporté l’arrestation de plusieurs figures religieuses, dont l’archevêque Bagrat Galstanyan, accusé avec d’autres de complot contre le pouvoir, puis l’archevêque Mikael Ajapahyan, dans une confrontation qui a provoqué des heurts près du siège de l’Église. Les intéressés et l’Église ont contesté ces accusations.

La corruption ajoute son poison. L’Église, qui fut longtemps dépositaire du sacré national, n’échappe plus au regard moderne de la transparence. EVN Report rappelait que des révélations médiatiques liées aux Panama Papers avaient abîmé l’image de structures financières liées à l’Église, même sans établir automatiquement une faute pénale. Dans le même temps, l’État arménien lui même reste travaillé par la question de la probité : Transparency International attribue à l’Arménie un score de 46 sur 100 en 2025, au 65e rang sur 182 pays, et Pashinyan a reconnu en juillet 2026 une stagnation des efforts anticorruption. Quand la morale publique doute de ses gardiens, le sacré devient fragile, et la loi paraît seule, sévère, sèche, sans chant.

L’athéisme n’efface pas le besoin d’âme

L’athéisme arménien reste minoritaire, mais il existe. Il existe parfois sous une forme discrète, familialement prudente, socialement silencieuse. Dans un pays où être arménien a souvent été confondu avec être chrétien, ne pas croire peut ressembler à une désertion symbolique. Pourtant, ne pas croire en Dieu ne signifie pas toujours ne croire en rien. La grande mutation contemporaine n’est pas seulement la disparition de la religion. C’est la dissociation entre institution, identité et spiritualité.

Les enquêtes internationales le montrent. Pew Research Center observait en 2025 que de nombreux adultes sans affiliation religieuse conservent des croyances spirituelles, croient parfois en une vie après la mort, en une présence invisible, en quelque chose qui dépasse le monde matériel. À l’échelle mondiale, les personnes sans affiliation religieuse sont passées de 1,6 milliard en 2010 à 1,9 milliard en 2020. Le monde ne devient donc pas simplement athée. Il devient plus flottant, plus intérieur, plus fragmenté.

En Arménie, cette quête alternative peut prendre la forme d’un retour aux pierres, aux montagnes, aux rêves, aux saints populaires, aux gestes de grand mère, à la psychologie, à la méditation, aux récits préchrétiens, parfois même à une spiritualité numérique, faite de vidéos, de citations, de musique liturgique écoutée seule dans un bus d’Erevan. Baricco parlerait peut être d’un passage dans The Game : l’expérience ne disparaît pas, elle devient plus légère, plus rapide, plus individuelle. Baudrillard verrait peut être autre chose : la foi devenue signe, identité, emblème, simulacre parfois, lorsque l’on brandit la croix moins pour prier que pour appartenir.

La conscience, dernier sanctuaire

La science elle même ne ferme pas ce dossier. Elle le complique. En 2025, une grande collaboration publiée dans Nature a confronté deux théories majeures de la conscience, la théorie de l’information intégrée et celle de l’espace neuronal global, en étudiant 256 participants dans 12 laboratoires. Les résultats ont confirmé certaines intuitions et en ont bousculé d’autres, en suggérant notamment que les traces de l’expérience consciente ne se trouvent pas seulement dans les régions frontales du cerveau, mais aussi fortement dans des régions sensorielles postérieures.

Cette recherche ne prouve pas Dieu. Elle ne le réfute pas. Elle rappelle simplement que la conscience humaine reste une énigme dense, fragile, presque liturgique. Voir, souffrir, aimer, se souvenir, prier, douter, reconnaître un visage, entendre une voix morte dans une chanson, tout cela appartient à cette zone où la biologie rencontre la métaphysique. L’Arménie connaît bien cette zone. Elle y vit depuis longtemps.

Retrouver le sacré sans perdre le droit

Le danger serait de choisir trop vite. Une Arménie livrée au cléricalisme risquerait d’étouffer la liberté de conscience. Une Arménie livrée à un anticléricalisme d’État risquerait de blesser son propre tissu historique. L’Église doit retrouver sa parole pastorale, moins administrative, moins politique, plus pauvre peut être, plus proche des jeunes, des déplacés, des femmes, des endeuillés, des villages. L’État doit protéger l’autonomie religieuse sans renoncer à la transparence, poursuivre les infractions sans transformer la justice en vengeance, garantir la liberté de croire, de ne pas croire, de chercher autrement.

La jeunesse arménienne ne demande pas forcément moins de spiritualité. Elle demande moins de théâtre, moins d’opacité, moins de pouvoir déguisé en sainteté. Elle veut une foi qui console sans commander, une Église qui bénisse sans capturer, un droit qui protège sans profaner.

L’Arménie spirituelle de demain ne sera peut être ni l’Arménie pieuse d’hier, ni l’Arménie athée que certains imaginent. Elle sera ce pays étrange où un jeune peut lire Baudrillard, écouter un sharakan, douter du Catholicos, respecter sa grand mère, croire à la conscience, se méfier des miracles et allumer quand même une bougie. Dans la petite flamme, il n’y a pas toujours une doctrine. Il y a parfois seulement un peuple qui ne veut pas disparaître.