ChatGPT Image 14 août 2026, 15_33_58
7 min de lecture

Par Marie Taffoureau

« En chaque homme et chaque femme, un secret est caché ; comme photographe, ma tâche est de le révéler si je le peux. »
Yousuf Karsh

Il arrive qu’une famille possède un pays sans posséder un seul mètre carré de son territoire.

Il tient alors dans une boîte.

Quelques photographies gondolées. Une femme sévère dont personne ne connaît plus le prénom. Un enfant habillé pour une fête dont on ignore la date. Un homme moustachu derrière lequel quelqu’un a écrit « Harput ». Une maison qui existe encore quelque part ou qui n’existe plus nulle part. On ouvre la boîte pour chercher un visage et l’on tombe sur une géographie.

Chez les Arméniens, la photographie familiale possède parfois cette étrange gravité. Elle ne dit pas seulement « voici mon arrière-grand-mère ». Elle peut dire « nous étions là ».

La lumière contre l’effacement

Yousuf Karsh connaissait le pouvoir d’un visage. Né en 1908 dans une famille arménienne à Mardin, il quitta la région adolescent avant de rejoindre le Canada. Il allait photographier Churchill, Einstein, Hemingway, Mandela, Audrey Hepburn et tant d’autres figures du XXe siècle. Le garçon issu d’un peuple dont tant de visages avaient disparu devint l’un de ceux qui apprirent au siècle à conserver les siens.

D’autres Arméniens avaient déjà compris cette puissance de l’image.

À Marzvan et Samsun, plusieurs générations de la famille Dildilian travaillèrent comme photographes. Tsolak et Aram Dildilian fixèrent les familles, les rues, les écoles, les paysages, les gestes ordinaires de l’Arménie occidentale et de l’Anatolie. Leur collection préservée compte plus de 600 photographies réalisées des années 1880 à 1923. Certaines montrent le monde avant 1915. D’autres en enregistrent la destruction et les conséquences.

C’est peut-être là que la photographie arménienne devient bouleversante.

Nous connaissons beaucoup de peuples disparus par les ruines qu’ils ont laissées. Ici, les morts nous regardent avant de savoir qu’ils vont mourir.

Ils prennent le café. Ils se marient. Ils vont à l’école. Ils posent trop longtemps parce que les appareils l’exigent. Ils portent leurs plus beaux vêtements. Ils ignorent encore qu’un siècle plus tard quelqu’un cherchera dans leur visage la preuve d’un monde perdu.

Le génocide n’a donc pas seulement donné aux photographies une valeur mémorielle. Il a changé rétrospectivement leur sens. Une banale photographie de famille est devenue document historique parce que la banalité qu’elle représentait a été détruite.

L’histoire commence au dos de la photo

La diaspora a dispersé ces images avec ceux qui les transportaient.

Une photographie prise à Sivas peut finir à Boston. Une lettre d’Ayntab dort à Paris. Un certificat ottoman traverse Beyrouth avant d’arriver à Montréal. Les objets suivent alors une migration parallèle à celle des hommes.

Houshamadyan a précisément construit son Open Digital Archive à partir de ces trésors familiaux dispersés dans le monde. Photographies, lettres, vêtements, broderies, documents, chansons, recettes et récits privés y sont reliés à l’histoire des familles qui les ont conservés. L’objet jusque-là visible dans un salon familial devient accessible à tous et la microhistoire rejoint l’histoire collective.

Aux États-Unis, Project Save Photograph Archive accomplit depuis 1975 un travail comparable. L’institution conserve aujourd’hui plus de 150 000 photographies physiques liées à l’expérience arménienne mondiale. Sa fondatrice, Ruth Thomasian, avait commencé à rechercher des images pour documenter les costumes de pièces arméniennes. Elle découvrit que les familles détenaient, sans nécessairement le savoir, des fragments entiers d’histoire sociale.

Voilà peut-être l’un des problèmes les plus urgents de la mémoire arménienne.

Nous pensons souvent savoir ce qui mérite d’être archivé après que cela est devenu historique.

Mais une archive familiale meurt quelquefois avant que quelqu’un comprenne qu’elle en était une.

« Qui est cette femme ? »

Le véritable ennemi n’est d’ailleurs pas toujours la destruction de la photographie.

C’est parfois la disparition de sa légende.

Une photographie sans nom survit physiquement et meurt historiquement. À la première génération, tout le monde reconnaît la femme au centre. À la deuxième, on sait encore qu’elle est « une tante de grand-mère ». À la troisième, elle devient « quelqu’un de la famille ». À la quatrième, elle est une inconnue dans son propre album.

Project Save demande précisément aux familles de transmettre avec les images tout ce qu’elles savent : noms, lieux, dates et histoires. Même les inconnus sont conservés, parce qu’un visage non identifié demeure un document.

Écrire derrière une photographie « Mariam, sœur de Sarkis, Erzurum, vers 1908 » paraît dérisoire. Un siècle plus tard, ces quelques mots peuvent restituer une personne à l’Histoire.

Le patronyme donne une branche. Le lieu rend une terre. La date replace une existence dans le temps.

Quatre mots peuvent empêcher une seconde disparition.

De l’album de famille au patrimoine

Le droit arménien lui-même reconnaît que l’archive dépasse l’administration. La loi sur l’activité archivistique organise la conservation, l’enregistrement et l’utilisation des documents d’archives indépendamment de leur régime de propriété et permet d’intégrer des fonds privés au patrimoine archivistique, tout en protégeant les informations relevant de la vie personnelle et familiale.

Cette articulation est essentielle. Transformer une photographie privée en document historique ne signifie pas dépouiller une famille de son intimité.

Une photographie peut avoir une valeur pour l’historien et rester douloureuse pour celui dont elle représente le père. La mémoire collective n’abolit pas la pudeur individuelle.

Numériser devient alors une manière de transmettre sans user l’original. Encore faut-il ne pas croire que le numérique est immortel. Les recommandations archivistiques sont claires : conserver les originaux après leur numérisation, protéger les tirages de la lumière, de l’humidité et des manipulations répétées, et multiplier les copies numériques. Un fichier oublié sur un téléphone cassé peut mourir beaucoup plus vite qu’une photographie centenaire dans une enveloppe.

Nous photographions pourtant aujourd’hui infiniment plus que nos arrière-grands-parents.

Et peut-être conservons-nous moins.

Des milliers d’images s’accumulent dans des téléphones, des conversations et des nuages informatiques. Elles montrent tout et racontent peu. Qui écrira derrière elles les noms que le papier portait autrefois ? Qui saura, en 2126, pourquoi ces cinq personnes étaient réunies à cette table d’Erevan en 2026 ?

L’excès d’images peut fabriquer une nouvelle forme d’oubli.

Pour un peuple dispersé, conserver une photographie familiale n’est donc jamais tout à fait un geste domestique.

C’est parfois sauver un visage du génocide. Parfois restituer une adresse à la diaspora. Parfois prouver qu’une église avait encore son clocher, qu’une école avait ses élèves, qu’une grand-mère avait été une petite fille avant de devenir le dernier témoin de la famille.

Nous croyons hériter de photographies.

Nous héritons surtout de la responsabilité de savoir qui se trouve dessus.

Car lorsqu’un peuple a perdu tant de maisons, certaines familles ont dû apprendre à habiter leurs albums.

Et il arrive encore que toute une Arménie tienne, silencieuse, dans une boîte à chaussures…