ChatGPT Image 27 juil. 2026, 18_39_50
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Par Marie Taffoureau

Une frontière semble tracer une ligne entre deux États. Pour la victime de traite, elle traverse le corps avant d’apparaître sur la carte. Elle passe dans le passeport confisqué, la dette imposée, le salaire retenu, la menace adressée à la famille. Celui qui croyait partir travailler découvre que son déplacement appartenait déjà à quelqu’un d’autre.

La traite ne se confond ni avec la migration, ni avec la prostitution, ni avec le travail précaire. Elle commence lorsqu’une personne est recrutée, déplacée, hébergée ou maintenue afin d’être exploitée par la violence, la tromperie, l’abus d’autorité ou l’abus d’une situation de vulnérabilité. Le passage d’une frontière internationale n’est pas indispensable. Un être humain peut être vendu sans avoir quitté sa ville.

Quatre-vingt-dix vies derrière une qualification pénale

En juin 2026, le Groupe d’experts du Conseil de l’Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains, le GRETA, a publié sa quatrième évaluation de l’Arménie. Entre 2022 et 2025, les autorités ont reconnu quatre-vingt-dix victimes, dont vingt-deux enfants. Le travail forcé est devenu la principale forme d’exploitation parmi les cas identifiés, tandis que le nombre de victimes étrangères et de travailleurs migrants augmentait.

Le rapport américain publié en 2025 avait identifié, pour la seule année précédente, vingt-cinq victimes, dont onze soumises à l’exploitation sexuelle et quatorze au travail forcé. Parmi elles figuraient neuf enfants. Les autorités avaient ouvert trente-huit enquêtes, contre vingt-sept en 2023. L’augmentation peut traduire davantage de faits, une meilleure détection, ou les deux à la fois. Elle rappelle surtout que la victime visible reste souvent entourée de plusieurs personnes que le système n’a pas encore su reconnaître.

Les chiffres enregistrent ceux qui ont rencontré un policier, un travailleur social ou une association capable de nommer leur situation. Ils ignorent l’ouvrier qui pense simplement avoir été trompé, la femme qui redoute d’être poursuivie pour prostitution, l’enfant contraint de mendier par un proche et le migrant qui accepte l’exploitation par peur de perdre son droit au séjour.

Le travail forcé porte parfois une tenue ordinaire

Le travailleur exploité ne vit pas nécessairement derrière des barreaux. Sa prison peut prendre la forme d’un chantier éloigné, d’une ferme, d’un élevage, d’un atelier ou d’un domicile privé. Les cas relevés en Arménie concernent notamment la construction et l’élevage. Les victimes appartiennent fréquemment à des groupes socialement fragiles et disposent parfois de peu d’instruction, ce qui réduit leur accès au contrat, au juge et à l’information.

Le salaire promis devient une dette à rembourser. Le logement fourni justifie une retenue. Le recruteur réclame le prix du voyage. Le passeport est gardé « pour les démarches ». La journée s’allonge parce que le travailleur ne sait pas à qui se plaindre. Chaque élément paraît presque banal lorsqu’il est regardé seul. Leur combinaison construit une emprise.

L’arrivée récente de travailleurs étrangers en Arménie rend ce risque plus visible. L’économie arménienne emploie davantage de migrants dans la construction, l’agriculture, les services et le travail domestique. Dans ce dernier secteur, les données de l’Organisation internationale du travail relevaient déjà une hausse de 55 % du nombre de travailleurs entre 2016 et 2022. L’emploi au domicile d’autrui reste particulièrement difficile à contrôler, puisque le lieu de travail se confond avec un espace privé.

L’exploitation sexuelle et la dette de la honte

L’exploitation sexuelle prospère sur une double contrainte. Le trafiquant exerce la violence, puis la société ajoute la honte. La victime redoute d’être considérée comme complice de sa propre exploitation. Elle peut craindre sa famille, la police, l’expulsion ou la diffusion d’images intimes.

Les femmes et les filles demeurent particulièrement exposées à cette forme de traite à l’échelle mondiale, tandis que les hommes et les garçons sont davantage détectés dans le travail forcé. Les enfants représentent 38 % des victimes identifiées dans les données mondiales de 2022. Ces catégories ne sont jamais étanches : un garçon peut être exploité sexuellement, une femme enfermée dans un travail agricole et un enfant contraint à la mendicité ou à une activité criminelle.

La vulnérabilité ne réside pas dans la personne comme un défaut naturel. Elle est fabriquée par la pauvreté, les violences familiales, l’absence de logement, le handicap, l’isolement linguistique et la dépendance administrative. Le trafiquant transforme une faille sociale en modèle économique.

L’enfant tend la main, l’adulte prélève

La mendicité forcée reste difficile à distinguer de la pauvreté visible. Donner une pièce apaise momentanément la conscience sans révéler qui récupère l’argent. Lorsqu’un enfant est placé dans la rue, déplacé, surveillé ou puni s’il ne rapporte pas une somme donnée, la charité rencontre une organisation d’exploitation.

La réponse ne peut consister à sanctionner l’enfant ou sa famille sans enquête sociale. Il faut déterminer qui contrôle les déplacements, qui perçoit les gains, pourquoi l’enfant n’est pas à l’école et quelles protections peuvent permettre de le soustraire durablement à l’emprise.

Le droit arménien reconnaît d’ailleurs qu’une personne soumise à la traite ne doit pas être punie administrativement pour les infractions commises sous la contrainte de son exploitation. Ce principe de non-sanction est essentiel : une victime forcée de mendier, de travailler illégalement ou de franchir une frontière avec de faux documents ne devient pas l’auteur libre de l’acte que son trafiquant lui a imposé.

Une loi peut libérer sans encore reconstruire

Le droit pénal arménien réprime la traite et l’exploitation. Le pays est lié par la Convention du Conseil de l’Europe, les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail et les normes relatives aux travailleurs migrants. L’Arménie a notamment ratifié les conventions de l’OIT concernant les migrations pour l’emploi et les travailleurs migrants victimes de conditions abusives.

Le progrès juridique de 2026 tient aussi aux nouveaux outils de détection, à la formation des professionnels et à une meilleure identification des victimes. Le GRETA salue ces avancées, tout en appelant à renforcer l’accès à l’indemnisation, la poursuite des trafiquants, la protection des enfants et l’inspection du travail.

Sauver une personne de l’exploitation ne suffit pas à lui rendre sa liberté. Elle a besoin d’un logement, de soins, de documents, d’un revenu et parfois d’une nouvelle identité sociale. Sans solution durable, la sortie du réseau peut reconduire vers la pauvreté qui avait permis le recrutement.

Le séjour ne doit pas devenir la laisse de l’employeur

Le travailleur migrant dépend souvent de celui qui lui fournit simultanément l’emploi, le logement et les démarches administratives. Quitter un employeur abusif peut alors signifier perdre en une seule journée son salaire, son toit et son droit de rester.

Toute réforme du séjour professionnel devrait permettre au travailleur de changer d’employeur pendant une période raisonnable, de signaler les abus dans sa langue et d’accéder à l’inspection sans craindre une expulsion immédiate. Les recruteurs privés doivent être enregistrés, contrôlés et responsables des frais qu’ils imposent.

La lutte contre la traite échoue lorsque la politique migratoire traite d’abord la victime comme une étrangère en situation irrégulière. La frontière administrative ne doit pas devenir l’alliée de celui qui menace.

Les entreprises doivent regarder derrière leurs contrats

La traite ne relève pas seulement de la police. Elle peut entrer dans une chaîne économique par un sous-traitant, une agence de recrutement ou un fournisseur agricole. L’entreprise qui affirme ne pas savoir bénéficie parfois précisément de l’opacité qu’elle a organisée.

Les marchés publics et les grandes entreprises devraient imposer une traçabilité sociale : contrats écrits, interdiction des frais de recrutement supportés par le salarié, contrôle des logements, paiement direct et mécanisme confidentiel de plainte. L’État doit pouvoir exclure des marchés les sociétés qui profitent du travail forcé.

Réduire l’informalité constitue à cet égard une priorité reconnue par les partenaires sociaux arméniens et l’OIT, qui préparaient en 2026 des recommandations destinées à renforcer la résilience du marché du travail. Formaliser un emploi ne garantit pas toute dignité, mais l’absence de contrat retire à la victime l’une de ses premières preuves.

Rendre les corps à ceux qui les habitent

La traite réalise une opération radicale : elle sépare une personne de son propre travail, de son déplacement et parfois de son intimité. Le corps continue d’agir, tandis qu’un autre décide de sa destination et prélève sa valeur.

L’Arménie a renforcé ses enquêtes, sa législation et l’identification des victimes. Elle doit désormais rapprocher l’inspection du travail, les services sociaux, la police, les consulats et les associations. Chaque enfant exploité doit disposer d’un représentant indépendant. Chaque victime étrangère doit pouvoir demander de l’aide sans être d’abord ramenée à son statut migratoire.

Les frontières traversent parfois les corps sans passeport. Le rôle du droit consiste à interrompre ce voyage imposé, puis à rendre à chacun la propriété la plus élémentaire : celle de sa propre vie.