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Par Marie Taffoureau

Entre la langue russe apprise à l’école, les films soviétiques aimés en famille, la guerre d’Artsakh et la fatigue des protecteurs absents, une génération arménienne ne choisit plus entre nostalgie et rupture. Elle cherche surtout à ne plus être prisonnière d’un empire affectif.

Deux films pour comprendre un vieux lien

Il faudrait peut être commencer par le cinéma. Par Mimino, d’abord, film soviétique de Gueorgui Danielia sorti en 1977, où un pilote géorgien quitte ses montagnes pour Moscou et croise Rubik, chauffeur arménien, dans une capitale qui ressemble à la fois à une promesse et à un labyrinthe. Le film est drôle, tendre, presque fraternel. Mais il dit déjà quelque chose du droit et de la démocratie dans l’espace soviétique. Le petit peuple y monte vers le centre. Il demande reconnaissance, justice, mobilité. Il se heurte aux hôtels, aux formulaires, aux malentendus, aux hiérarchies invisibles. L’Arménien, le Géorgien, le Russe semblent vivre dans la même maison, mais pas toujours au même étage.

Puis vient Kin dza dza, autre film de Danielia, sorti en 1986, fable de science fiction où deux Soviétiques se retrouvent sur une planète absurde, Pluke, dominée par des castes, des rituels de soumission, une langue appauvrie, une police grotesque et une loi devenue pure obéissance. Tout y est comique, mais tout y est politique. La démocratie y apparaît par son absence. Le droit n’est plus une protection, seulement un code de gestes, de couleurs, de peur et de privilèges.

Ces deux films forment une porte d’entrée magnifique pour comprendre le rapport arménien à la Russie. Mimino raconte l’ancienne familiarité soviétique, cette fraternité de cuisine, de train, de langage et de nostalgie. Kin dza dza annonce le soupçon contemporain, le moment où l’on comprend que l’empire peut parler la langue du quotidien tout en fabriquant une planète de dépendance.

La jeunesse après Artsakh

Chez les jeunes Arméniens, la Russie n’est plus seulement un pays. C’est une mémoire familiale, une langue utile, un marché du travail, une blessure stratégique, une télévision dans l’enfance, un passeport migratoire, une base militaire, un allié défaillant, parfois un ennemi politique. La question n’est donc pas nostalgie ou rejet. La vraie question est plus fine. Quelle part de Russie reste dans les gestes, et quelle part de Russie a disparu dans la confiance.

La rupture s’est accélérée après la guerre de 2020, le blocus du corridor de Latchine, l’exode d’Artsakh en septembre 2023 et l’échec des garanties russes. Les forces russes de maintien de la paix, déployées après l’accord de novembre 2020, n’ont pas empêché la reprise du Karabakh par l’Azerbaïdjan ni l’exode de plus de 100 000 Arméniens. Elles ont ensuite quitté la région en 2024, avant la fin théorique de leur mandat.

C’est là que se brise quelque chose. Une puissance peut être aimée tant qu’elle semble protéger. Quand elle reste présente sans empêcher la perte, elle cesse d’être protectrice et devient témoin inutile.

Une génération sans pôle

Les enquêtes montrent une jeunesse moins lisible qu’on ne le croit. Une étude soutenue par la Fondation Konrad Adenauer sur les perceptions des jeunes Arméniens face à la guerre russe en Ukraine observait déjà en 2022 un affaiblissement simultané des orientations pro russes et pro occidentales. La tendance la plus frappante n’était pas l’adhésion enthousiaste à l’Ouest, mais le refus de se rattacher à un pôle. Parmi les jeunes interrogés en groupes de discussion, 24 pour cent ne se rattachaient ni au pôle russe ni au pôle occidental, et 15,5 pour cent privilégiaient un équilibre entre les deux. Le rapport note aussi que les sentiments pro russes diminuent plus vite que les sentiments pro occidentaux.

Sur la sécurité, le désenchantement est encore plus clair. Dans cette même enquête, 46,2 pour cent des jeunes répondants de 2021 jugeaient qu’aucune structure de sécurité, ni l’OTSC ni l’OTAN, n’avait de perspective pour l’Arménie. Dans les groupes de discussion de 2022, le rapport observe une baisse de confiance envers l’OTSC et l’OTAN, mais plus fortement envers l’OTSC, alliance dominée par Moscou.

L’indifférence apparente des jeunes n’est donc pas du vide. C’est une fatigue du protectorat. Ils ne disent pas forcément vive Bruxelles. Ils disent surtout plus jamais une sécurité louée à crédit.

Le vieux protecteur devenu problème

Les sondages nationaux confirment cette bascule. En mars 2024, l’International Republican Institute relevait que 66 pour cent des Arméniens jugeaient les relations avec la Russie négatives, contre 49 pour cent un an plus tôt. OC Media résumait alors un retournement spectaculaire depuis 2019, quand 93 pour cent des répondants qualifiaient encore les relations avec Moscou de bonnes. En septembre 2024, près de deux tiers des personnes interrogées les jugeaient mauvaises.

Le pouvoir arménien a traduit politiquement cette déception. En février 2024, Nikol Pashinyan a déclaré que la participation de l’Arménie à l’OTSC était gelée, en raison de l’échec de l’alliance à défendre le pays. En 2024 et 2025, l’Arménie a aussi repris progressivement le contrôle de certains points frontaliers jusque là assurés par les gardes russes, notamment à l’aéroport Zvartnots et au point de passage d’Agarak avec l’Iran.

Le symbole est immense. Pendant trente ans, la Russie avait gardé une partie des seuils arméniens. Reprendre une frontière, ce n’est pas seulement changer d’uniforme. C’est reprendre la poignée de sa propre porte.

La Russie reste dans la langue

Pourtant, la Russie ne disparaît pas avec un communiqué diplomatique. Elle reste dans la langue. Le russe demeure pour beaucoup d’Arméniens une compétence utile, une langue de travail, d’émigration, de famille, de commerce, de mémoire soviétique. Le Media Ownership Monitor rappelle que l’arménien est la langue maternelle d’environ 97 pour cent de la population, tandis que le russe reste largement utilisé comme seconde langue, surtout parmi les générations plus âgées.

L’école reflète ce débat. En 2024, une décision gouvernementale réduisant les cours obligatoires de russe a provoqué une controverse. OC Media rapportait que la mesure ne supprimait pas simplement le russe, mais le faisait passer dans plusieurs classes d’un statut de matière obligatoire spécifique à celui de langue étrangère dans le nouveau cadre scolaire.

La question linguistique est donc une question politique lente. L’Arménie peut vouloir moins dépendre de Moscou sans vouloir devenir amnésique. Le russe n’est pas seulement la langue de l’empire. Il est aussi la langue dans laquelle des Arméniens ont travaillé, aimé, étudié, survécu, écrit, fui Bakou, vécu à Moscou, envoyé de l’argent, élevé des enfants. Le couper brutalement serait absurde. Le sacraliser serait dangereux.

L’Europe sans illusion

On pourrait croire que les jeunes se tournent mécaniquement vers l’Europe. Les données obligent à nuancer. L’enquête Caucasus Barometer 2024, analysée par le ZOiS, ne confirme pas l’idée simple selon laquelle la jeunesse arménienne serait naturellement pro européenne. Au contraire, les personnes âgées y apparaissent plus favorables à l’adhésion européenne que les jeunes, et les jeunes urbains instruits d’Erevan peuvent se montrer très critiques à l’égard de cette perspective.

En 2026, l’image globale de l’Union européenne progresse pourtant dans l’ensemble de la population. L’enquête annuelle EU Neighbours East indique que 72 pour cent des Arméniens décrivent les relations avec l’Union européenne comme bonnes, que 56 pour cent lui font confiance, et que 54 pour cent soutiennent l’adhésion à l’Union, en hausse de 9 points par rapport à 2025. Les attentes portent surtout sur la mobilité, l’emploi, la sécurité, l’éducation et l’agriculture, tandis que les inquiétudes concernent les relations avec la Russie et l’émigration.

Là encore, la jeunesse ne rêve pas naïvement d’un drapeau bleu. Elle veut des garanties, des salaires, des visas, des universités, une armée protégée, une vie respirable. Elle a appris que les grandes puissances promettent souvent plus vite qu’elles ne sauvent.

Le droit contre la nostalgie impériale

La Constitution arménienne donne ici une boussole sobre. L’article 13 affirme que la politique étrangère doit être conduite sur la base du droit international, dans le but d’établir des relations de bon voisinage et mutuellement avantageuses avec tous les États. L’article 15 place la culture, l’éducation, la science, la langue arménienne et le patrimoine culturel sous la protection de l’État. L’article 19 charge l’Arménie de développer ses liens avec la diaspora et de préserver l’identité arménienne.

Ces articles disent quelque chose de précieux. L’Arménie n’est juridiquement condamnée ni à l’hostilité antirusse, ni à la vassalité prorusse. Elle a le droit de parler russe sans penser en colonisée. Elle a le droit de coopérer avec Moscou sans se soumettre. Elle a le droit de se rapprocher de l’Europe sans perdre son axe arménien. La souveraineté n’est pas un changement de dépendance. C’est l’art difficile de ne plus demander à un autre peuple la permission d’exister.

Trois jeunesses face à Moscou

Il y a d’abord les nostalgiques. Ils n’ont pas forcément connu l’URSS, mais ils en héritent par les parents, les films, les chansons, les blagues, les appartements, la langue russe, les études techniques, les souvenirs d’un ordre supposé. Pour eux, la Russie reste le pays de la profondeur culturelle, de la littérature, de l’armée forte, de la diaspora de travail, parfois de la religion conservatrice. Ils ne défendent pas toujours Poutine. Ils défendent un monde familier.

Il y a ensuite les rejetants. Ceux pour qui la Russie est devenue le nom d’une trahison. Ils regardent Artsakh, l’OTSC, les ambiguïtés de Moscou avec Bakou et Ankara, les pressions économiques, les campagnes de désinformation, et concluent que l’alliance était une cage. Pour eux, la rupture n’est pas idéologique. Elle est née du deuil.

Il y a enfin les indifférents. Peut être les plus modernes. Ils ne pensent plus leur avenir à travers Moscou. Ils travaillent dans la tech, apprennent l’anglais, regardent YouTube, partent vers Prague, Berlin, Paris, Los Angeles, Dubaï ou restent à Erevan dans un monde déjà post impérial. La Russie n’est pas détestée. Elle est dépassée. Elle devient une option parmi d’autres, non plus le soleil autour duquel tourne la carte.

Après Mimino

C’est pour cela que Mimino touche encore. Le film montrait un Caucase soviétique où l’on pouvait rire ensemble, se disputer ensemble, se reconnaître dans la même absurdité administrative. Mais les jeunes Arméniens vivent après Kin dza dza. Ils ont vu la planète des hiérarchies, des mots réduits, des signes imposés, des policiers à l’envers, des loyautés forcées.

Leur rapport à la Russie n’est ni ingrat ni simple. Il est adulte. Il garde la culture et retire la croyance. Il garde la langue et refuse la tutelle. Il peut aimer un film russe, lire Dostoïevski, parler avec une grand mère en russe, travailler avec des Russes installés à Erevan, et ne plus croire une seconde que Moscou sauvera l’Arménie à sa place.

La génération arménienne qui arrive ne veut plus être l’enfant loyal d’un empire fatigué. Elle ne veut pas non plus devenir l’élève docile d’un autre centre. Elle cherche une troisième voie, plus étroite, plus nerveuse, plus risquée. Une Arménie qui se souvient de Mimino, comprend Kin dza dza, mais refuse de vivre éternellement dans le film des autres.