Par Marie Taffoureau
À Parvana, une princesse réclama un feu éternel. Chez Hovhannès Toumanian, ils cherchèrent au loin ce qui devait naître entre les êtres. Aucun ne revint. Elle devint pierre, ses larmes devinrent lac.
Le mythe précède l’économie. Des hommes partent chercher salaire ou pension ; les femmes maintiennent foyer, terre et famille. La société distribue visibilité et droits. Les classes ont survécu à l’URSS, parlant en drams et transferts de Moscou.
La moyenne qui masque le monde
Début 2026, le salaire moyen atteignait 311 220 drams, contre 303 140 en 2025 ; le minimum restait à 75 000. En juin 2025, finance, mines et numérique versaient 900 000, 880 000 et 834 000 drams, contre 264 000 dans la construction, 262 000 dans la santé, 241 000 dans l’industrie, 219 000 dans le commerce et 204 000 dans l’agriculture.
Le salarié numérique possède diplômes et mobilité ; l’ouvrière vend son temps ici. Le revenu devient classe avec patrimoine et géographie. À Marx et Bourdieu, l’Arménie ajoute la mobilité : certains restent car leur travail voyage, d’autres partent car il reste dans leur corps.
L’ouvrier derrière l’économie
En juin 2025, l’Arménie comptait 796 500 emplois formels : commerce 136 200, éducation 124 100, industrie 92 900, santé 54 800, numérique 45 600, hôtellerie-restauration 42 700.
Derrière les ingénieurs travaillent ouvriers, mineurs et agents des réseaux. Le salaire minier paie le danger. La désindustrialisation a défait leur monde. Simone Weil voyait l’usine agir sur l’âme ; Stiegler nommait prolétarisation la perte du savoir-faire, vécue aussi par livreur, comptable ou enseignant. Former doit transmettre un métier, non ajuster une main à une machine.
Le contrat comme frontière sociale
Près de 32 % de l’emploi restait informel en 2024. En 2022, 65 % relevaient de l’agriculture ; le taux dépassait 65 % dans les campagnes, contre 16,5 % en ville, surtout chez les 55-64 ans.
Sans contrat, maladie, accident, grossesse et vieillesse deviennent privés. Le contrat fixe temps, prix, responsabilité. La formalisation exige simplicité, cotisations justes et inspection. Le plan 2025-2029 de l’OIT devra rendre le droit utile.
Les femmes travaillent avant le travail
L’émigration masculine transforme les femmes en gardiennes du foyer, agricultrices et aidantes. Elles gagnent 25 à 30 % de moins à travail égal ; l’écart brut mensuel atteignait 40,7 % en 2024.
Elles portent agriculture, éducation, soin et services. La société paie mieux celui qui extrait que celle qui forme un enfant, alors que le foyer reste sa première infrastructure. En 2026, la Banque mondiale relevait ce manque de transparence. L’égalité exige grilles lisibles, recours, crèches, transports et horaires familiaux.
Partir pour nourrir ceux qui restent
Le travail migrant, surtout vers la Russie, reste central. Environ 68 % des ménages concernés reçoivent des fonds. Au premier semestre 2025, les transferts atteignaient 2,76 milliards de dollars, dont 1,77 milliard de Russie et 328 millions des États-Unis ; solde net : 588 millions.
Ils financent soins, études et maisons, tout en nourrissant l’absence. L’Union économique eurasiatique facilite l’emploi sans permis et coordonne des droits sociaux. Dépendance, isolement et méconnaissance des recours persistent. Le migrant soutient le village, dominé à l’étranger.
Ceux qui arrivent en Arménie
Environ 265 000 résidents permanents étaient nés hors du territoire actuel, en Artsakh, dans l’ex-URSS ou en Géorgie. Leur taux d’emploi atteignait 43,7 %, contre 58,5 % pour les natifs. Près de 20 % travaillaient dans l’agriculture, 17 % dans le commerce, 11 % dans l’industrie et autant dans la construction.
Aux rapatriés, déplacés d’Artsakh et migrants postsoviétiques s’ajoutent des travailleurs d’Inde, d’Asie ou du Moyen-Orient. En 2026, l’OIM signalait salaires impayés, confiscation de documents, endettement et traite. Information multilingue, contrats lisibles et juge doivent protéger tous les travailleurs.
La classe de ceux qui attendent
L’Arménie rassemble classe métropolitaine diplômée, fonction publique peu payée, classe ouvrière exposée, monde rural informel et classe transnationale.
S’y ajoute la classe silencieuse : mères attendant le transfert, enfants le retour, journaliers l’appel, femmes une crèche, jeunes un métier. L’attente consume du temps sans produire de droits.
Le droit du travail comme constitution matérielle
L’article 57 de la Constitution garantit le choix de l’emploi et protège du licenciement injustifié. Le Code du travail encadre salaire, santé, sécurité et interdit le travail forcé. L’OIT et la Charte sociale européenne protègent syndicat, négociation, égalité et rémunération équitable.
Sans inspection, syndicat ni juge, le droit devient recommandation, solitude, formule. Des conventions sectorielles devraient fixer des minima dans la construction, les mines, le commerce, l’agriculture saisonnière, les services domestiques et la livraison.
Rapporter le feu sans quitter le pays
Le salaire minimum devrait suivre le coût de la vie. Les marchés publics devraient imposer déclaration et sécurité. Les grandes entreprises devraient publier leurs écarts salariaux.
La formation professionnelle doit retrouver dignité. Les droits sociaux des migrants doivent être portables. Le développement régional doit offrir routes, école, médecin, réseau et emplois. Le territoire devient patrie quand on y gagne sa vie.
Le feu que Parvana attend encore
Le travail devient tragique lorsqu’il éloigne ceux qu’il protège. L’homme finance une maison où il manque. La femme maintient la famille par un travail réputé naturel. Le migrant découvre que certains droits ont un passeport. L’ouvrier bâtit une ville où il ne peut se loger.
Stiegler appelait une économie contributive où le travail accroît savoirs et capacités. L’Arménie a besoin d’un feu partagé : salaire pour rester, contrat pour protéger, métier pour transmettre, migration choisie, égalité dans les comptes.
La République peut empêcher que le départ soit la seule promotion et l’attente, le travail de ceux qui restent. Le feu éternel commence là où nul ne doit perdre sa vie pour la gagner.

