Par Marie Taffoureau
Dans « Կտոր մը երկին » ou « Un morceau du ciel » , le film soviétique arménien de Henrik Malyan, Torik aime Anjel, une femme que la société voudrait laisser dehors. Toute la violence du film tient dans cette question simple : qui a le droit d’entrer dans la maison ? Qui a le droit d’être aimé publiquement ? Qui a le droit d’être reconnu malgré la honte que les autres lui collent sur la peau ? Le cinéma arménien savait déjà dire cela avec une tendresse terrible, la politique commence parfois avant le Parlement, dans une cour, une chambre, une table familiale, une porte que l’on ouvre ou que l’on ferme.
La politique en Arménie n’est jamais seulement la politique. Elle est une affaire de frontières, bien sûr, de guerre, de paix, de Constitution, de Russie, d’Europe, d’Azerbaïdjan, de Turquie, d’élections. Mais elle est aussi une affaire de repas interrompus, de cousins qui ne se parlent plus, de mères qui se taisent, de pères qui vieillissent dans la colère, de jeunes qui veulent partir, de réfugiés qui ne savent plus quel papier prouve leur appartenance, de femmes à qui l’on demande de tenir la famille pendant que les hommes tiennent le discours.
Chaque Arménien ne lit pas la politique depuis la même place.
Chaque Arménien ne lit pas la politique depuis la même place. Celui qui vit à Erevan ne la lit pas comme celui qui vit à Syunik. Celui qui a fui l’Artsakh ne la lit pas comme celui qui a toujours eu une adresse stable. Celui qui vit à Marseille, Moscou, Los Angeles ou Beyrouth ne la lit pas comme celui qui paie son gaz, ses impôts, son loyer et ses médicaments à Gyumri. Celui qui est pauvre ne vote pas depuis la même urgence que celui qui possède. Celui qui est vieux ne tremble pas pour les mêmes choses que celui qui a vingt ans. Celui qui est une femme ne traverse pas le même pays que celui qui est un homme. Celui qui appartient à une minorité ne demande pas seulement une place ; il demande que sa langue, ses rites et sa dignité ne soient pas décoratifs.
La politique, c’est donc l’ordre intime des priorités. Pour l’un, la sécurité passe avant la démocratie. Pour l’autre, la démocratie seule peut sauver la sécurité. Pour un troisième, la paix est une nécessité vitale. Pour un quatrième, elle ressemble à une capitulation. Pour les déplacés d’Artsakh, la politique n’est pas une théorie : elle est un logement, une pension, un document, un travail, une tombe laissée derrière soi, une clé qui n’ouvre plus aucune maison. Pour la diaspora, elle est souvent mémoire, reconnaissance, transmission, droit de regard, parfois droit de retour. Pour les habitants d’Arménie, elle devient aussi fatigue quotidienne : prix, salaires, routes, écoles, armée, corruption, justice, solitude.
L’élection législative du 7 juin 2026 a rendu cette fracture visible.
L’élection législative du 7 juin 2026 a rendu cette fracture visible. Près de 2,5 millions d’électeurs étaient inscrits, 2 005 bureaux de vote ont été prévus, et l’Assemblée nationale devait compter au moins 101 sièges. Le parti Contrat civil de Nikol Pachinian a remporté environ 49,8 pour cent des voix, avec une participation proche de 59 pour cent. Les observateurs internationaux ont parlé d’un scrutin globalement bien organisé, mais dans une campagne très polarisée, traversée par des accusations d’ingérence étrangère, de pressions, d’arrestations et de désinformation. En Arménie, même la procédure électorale semble porter le poids des morts récents.
Puis, en juillet 2026, la politique a touché une autre blessure : celle des citoyens arméniens vivant hors d’Arménie. Le Parlement a adopté une loi limitant le vote des citoyens installés à l’étranger, en exigeant qu’ils aient vécu en Arménie pendant au moins la moitié des deux années précédant le scrutin, selon le calcul prévu par le texte. Les partisans de cette réforme disent vouloir protéger le vote national contre les influences extérieures. Ses critiques y voient une atteinte aux droits politiques des citoyens. Derrière le débat juridique, une question intime brûle : faut il vivre sur la terre pour décider de son avenir ? La mémoire suffit elle à fonder une voix ? La citoyenneté est elle une appartenance de papier, de présence, de sang, de service, d’impôt, de souffrance ?
Le droit contre le fantasme du pur sang
La Constitution arménienne donne pourtant des repères clairs. Elle affirme l’égalité devant la loi, interdit la discrimination fondée notamment sur le sexe, l’origine ethnique ou sociale, la langue, les opinions politiques, l’appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance, le handicap ou l’âge. Elle consacre l’égalité juridique des femmes et des hommes. Elle protège la vie privée et familiale. Elle reconnaît aux citoyens majeurs le droit de vote et le droit de participer au référendum. Elle affirme aussi que chacun a le droit de préserver son identité nationale et ethnique, et que les minorités ont le droit de préserver et développer leurs traditions, leur religion, leur langue et leur culture.
Ces articles devraient suffire à dissiper un poison familial, le fantasme du pur sang. Le droit arménien ne connaît pas cette pureté imaginaire. Il connaît des citoyens, des personnes, des minorités, des femmes, des hommes, des enfants, des réfugiés, des électeurs, des résidents, des Arméniens d’origine, des êtres protégés par des droits. Dans les familles, pourtant, l’arménité devient parfois un tribunal. On juge celui qui parle mal la langue, celle qui épouse hors du groupe, celui qui ne rentre pas, celle qui rentre trop tard, celui qui vote « mal », celle qui ne veut plus répéter les douleurs comme une prière obligatoire. La politique devient alors une police de l’identité.
Quand la famille devient parti
Dans certaines familles, la politique ne divise pas seulement les opinions ; elle déplace les chaises, une tante ne revient plus aux repas parce qu’elle a soutenu le mauvais parti. Un cousin de diaspora est accusé de parler trop fort depuis Paris ou Los Angeles. Un jeune qui parle de paix devient suspect de faiblesse, parfois de trahison. Un père qui a tout perdu en Artsakh ne supporte plus que son fils prononce le mot compromis. Une mère demande que l’on se taise pour ne pas « faire d’histoires », pendant que l’histoire, justement, a déjà cassé la maison. On ne se dispute plus seulement sur Pachinian, l’opposition, la Russie, l’Europe ou l’Azerbaïdjan ; on se dispute sur la manière légitime d’être arménien.
C’est ici que l’intime devient explosif. Les familles arméniennes ont beaucoup porté. Elles ont porté le génocide, l’exil, le soviétisme, le séisme, la guerre, la pauvreté, les départs, les deuils. Mais porter n’est pas toujours transmettre. Parfois, porter veut dire taire. Beaucoup de familles se sont construites sur des silences : le silence du grand père qui ne raconte plus, de la mère qui protège en se sacrifiant, du père qui transforme sa peur en autorité, du fils qui ne dit pas qu’il veut partir, de la fille qui comprend que son avenir se négocie moins librement que celui de son frère. La table familiale devient alors une petite Assemblée nationale sans procès verbal, où chacun vote avec son absence.
Les chiffres sous la nappe
Les chiffres donnent à cette douleur une colonne vertébrale. Au début de 2025, les personnes âgées de 63 ans et plus représentaient 20,6 pour cent de la population permanente d’Arménie, davantage que les enfants de 0 à 15 ans, qui représentaient 19,9 pour cent. La fécondité totale était de 1,714 enfant par femme en 2024. L’Arménie vieillit, et quand un pays vieillit après la guerre, la politique devient aussi la question des berceaux, des départs, des grands parents, des jeunes qui ne savent pas s’ils doivent construire ou fuir.
La pauvreté ajoute une autre frontière. En 2024, 21,7 pour cent de la population vivait sous le seuil national de pauvreté. Derrière la moyenne, le territoire se fissure : la pauvreté atteignait 43 pour cent dans le Shirak et 39,9 pour cent dans le Tavush, contre 16,9 pour cent à Erevan. Le chômage était encore de 13,7 pour cent au premier trimestre 2026, soit environ 181 000 personnes au sens statistique. Dans une famille pauvre, la politique ne commence pas par une doctrine. Elle commence par le prix du pain, le salaire absent, le fils qui cherche un travail, la fille qui renonce à une formation, la mère qui compte.
La politique dans la pièce fermée
Les femmes savent mieux que personne que la politique est intime. La Constitution proclame l’égalité juridique, et les listes électorales de 2026 comptaient environ 37,8 pour cent de candidates, mais une seule liste était dirigée par une femme. Des experts des Nations unies relevaient encore en mars 2026 qu’une femme arménienne en âge de travailler sur deux était exclue de la population active. Human Rights Watch signalait aussi que, jusqu’en juillet 2025, la police arménienne avait enregistré 893 nouveaux cas de violences domestiques, dont seulement 87 avaient été transmis au tribunal. Ce n’est pas un détail social à côté de la politique. C’est la politique dans sa pièce la plus fermée.
Les plis de la nation
Les minorités, elles aussi, rappellent que l’Arménie n’est pas une seule voix. Le système électoral prévoit des représentants des minorités nationales à l’Assemblée. La Constitution protège leur langue, leurs traditions, leur religion et leur culture. Dans un pays souvent raconté par l’unité blessée de la nation arménienne, il faut encore apprendre à voir ceux qui vivent dans cette unité sans s’y dissoudre : Yézidis, Russes, Assyriens, Kurdes, et tous ceux que les grandes phrases nationales mentionnent trop vite. Une nation n’est pas moins forte quand elle reconnaît ses plis. Elle devient plus juste.
Russie, Europe, la querelle du salon
L’actualité extérieure rend ces fractures plus aiguës encore. Après sa réélection, Nikol Pachinian s’est rendu en Russie en juillet 2026 en disant vouloir résoudre les « questions problématiques » avec Moscou, alors même que l’Arménie cherche à diversifier ses alliances vers l’Europe. La Russie reste un partenaire économique majeur, notamment pour l’énergie et le commerce, tandis que l’Union européenne a renforcé son soutien. Dans les familles arméniennes, cela devient très vite une querelle de salon : Russie ou Europe, paix ou dignité, sécurité ou souveraineté, mémoire ou avenir. Mais ces oppositions sont souvent trop propres pour des vies qui ne le sont pas. Beaucoup de familles arméniennes ont un fils en Russie, une cousine en France, un oncle à Los Angeles, une grand mère à Erevan, un mort en Artsakh, un rêve d’Europe et une dépendance économique à Moscou.
Qui a le droit d’être entendu ?
La politique arménienne ne peut donc pas être comprise seulement par les partis. Elle doit être comprise par les places. Où suis je placé dans la nation ? Dans le centre ou dans la marge ? Dans le pays ou hors du pays ? Dans la pauvreté ou la sécurité ? Dans le masculin ou le féminin ? Dans l’âge qui décide ou l’âge qui obéit ? Dans la langue parfaite ou la langue perdue ? Dans la famille reconnue ou la famille suspecte ? Dans le deuil officiel ou dans le deuil sans statut ?
Un morceau du ciel disait déjà quelque chose de cela. Torik et Anjel ne demandent pas une grande théorie. Ils demandent un droit simple, celui d’exister ensemble contre la honte sociale. L’Arménie politique de 2026 devrait peut être repartir de cette scène. Une nation ne se mesure pas seulement à ses frontières, mais à ceux qu’elle accepte de ne plus exclure. Elle ne se mesure pas seulement à ses victoires électorales, mais à sa capacité de laisser parler les familles cassées, les femmes épuisées, les jeunes incertains, les pauvres invisibles, les minorités silencieuses, les réfugiés déplacés, les diasporas contestées, les Arméniens mélangés.
La paix, la Constitution, les élections, la diaspora, la Russie, l’Europe, l’Artsakh ne sont pas des sujets séparés. Ce sont les mêmes questions qui changent d’échelle. À la frontière, elles deviennent géopolitique. Au Parlement, elles deviennent droit. Dans les familles, elles deviennent amour, honte, rupture, héritage, silence. La politique arménienne commence peut être là où l’on cesse de demander qui est assez arménien pour parler, et où l’on commence à demander qui a été trop longtemps empêché d’être entendu.

