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Par Marie Taffoureau

Un enfant sait souvent qu’un mariage est terminé avant le juge.

Il le comprend au bruit d’une porte, aux repas silencieux, aux phrases coupées lorsqu’il entre. Puis on lui explique parfois que ses parents restent ensemble « pour lui ». Il devient, sans l’avoir demandé, la raison officielle d’une maison où chacun souffre.

Au 18 août 2026, les dernières données annuelles complètes sont celles de 2025 : 13 821 mariages et 4 881 divorces ont été enregistrés. Les mariages ont diminué de 9,8 % en un an, les divorces augmenté de 4,1 %. Le ratio atteint 353 divorces enregistrés pour 1 000 mariages la même année, sans signifier que 35,3 % des unions de 2025 divorceront : les cohortes diffèrent.

Du sacrement au droit de partir

L’Arménie médiévale connaissait déjà le divorce. Au XIIe siècle, le Datastanagirk de Mkhitar Gosh énumérait des causes de rupture dans un ordre où mariage, religion, famille et statut social s’entremêlaient.

Le droit soviétique a ensuite sécularisé l’union. Le Code de la famille actuel, adopté en 2004, a remplacé celui de 1969. La Constitution garantit la liberté du mariage et l’égalité des époux lors de sa dissolution. Le mariage religieux, important pour certaines familles, ne remplace pas l’enregistrement civil.

Le droit contemporain n’exige aucun grief à prouver. Avec l’accord des époux, le divorce peut passer par l’état civil. Lorsqu’il devient judiciaire, aucune autorité arménienne n’a à rechercher la « faute » qui aurait détruit le mariage. Depuis le 1er juillet 2025, une médiation préalable s’impose en principe avant plusieurs contentieux familiaux, dont le divorce, la résidence des enfants, la pension alimentaire et le partage des biens.

Le « que dira-t-on » n’a pas de Code

Les statistiques enregistrent les divorces, pas leurs motifs. Aucun classement officiel fiable des « principales causes » n’existe. Les enquêtes qualitatives font cependant revenir difficultés économiques, dettes, migration, jalousie, infidélité, violences, conflits avec la belle-famille et désaccords sur les rôles conjugaux.

À ces fractures s’ajoute parfois une raison de rester : le regard des autres.

Dans les petites communautés surtout, la famille demeure une institution de réputation. Une femme séparée peut craindre le jugement sur sa respectabilité, les enfants et sa sécurité économique. Un homme peut vivre la rupture comme l’échec de sa fonction de mari, de père ou de pourvoyeur, puis taire sa peine parce qu’on lui a appris à tenir. Les deux genres paient autrement le prix de la même façade.

Une autre rupture se fabrique sans adultère, sans violence spectaculaire et parfois sans événement précis : la négligence quotidienne. Des femmes peuvent finir par quitter un homme qu’elles n’ont jamais cessé d’aimer parce qu’elles ont cessé de se sentir aimées avec lui. Elles élèvent les enfants, anticipent les rendez-vous, connaissent les peurs de chacun, pensent aux courses, aux devoirs, aux parents vieillissants, aux anniversaires, aux factures et à l’humeur de toute la maison. À côté d’elles, le compagnon peut être présent physiquement et devenir progressivement absent relationnellement. L’absence possède parfois une adresse commune.

Il serait réducteur d’y voir un simple défaut individuel. Une partie des hommes a été socialisée à développer l’autonomie, la résistance et la capacité à résoudre des problèmes davantage que l’écoute de soi et des autres. On leur apprend à protéger une famille avant de leur apprendre à lui parler. Ils savent quelquefois réparer une voiture, remplir un dossier, travailler douze heures ou affronter une crise, puis restent démunis devant une phrase aussi simple que « je me sens seule ». Leur difficulté à identifier leurs propres émotions finit alors par réduire leur capacité à reconnaître celles de leur partenaire et de leurs enfants. La fermeture affective devient une forme involontaire de négligence.

Dans le contexte arménien, cette mécanique rencontre une histoire particulièrement lourde. La guerre, le service militaire, les pertes du Karabakh et de l’Artsakh, la migration économique, les difficultés matérielles et l’idéal de l’homme qui doit tenir sans trembler ont renforcé chez certains cette culture du silence. Un homme peut aimer profondément sa famille tout en étant incapable de lui montrer ce qui se passe en lui. Sa compagne interprète son mutisme comme de l’indifférence ; lui interprète parfois ses demandes de dialogue comme le reproche de ne jamais être assez bon. Chacun souffre dans une langue que l’autre n’a pas apprise.

Les enfants apprennent très tôt cette grammaire. Ils peuvent avoir un père qui assure matériellement leur existence mais ignore leurs amitiés, leurs peurs, leurs humiliations scolaires ou la raison pour laquelle ils ferment soudain la porte de leur chambre. La paternité devient alors protection sans intimité. La psychanalyse a depuis longtemps montré combien ce qui ne se dit pas dans une génération peut se transmettre autrement à la suivante : par l’angoisse, les répétitions, les colères et les silences.

À cette difficulté s’ajoute l’idéalisation de la famille arménienne. Puisque la famille doit être forte, fidèle et unie, reconnaître qu’elle ne fonctionne plus peut apparaître comme une faute envers le groupe tout entier. La femme supporte davantage parce qu’elle espère sauver le foyer. L’homme parle moins parce qu’avouer sa détresse menace l’image de celui qui devait justement le protéger. Ils peuvent alors rester ensemble pour préserver l’idée de la famille jusqu’à épuiser la famille réelle.

Certaines séparations commencent ainsi longtemps avant le dépôt d’une demande de divorce. Elles commencent lorsqu’une femme cesse de raconter sa journée parce qu’elle sait qu’elle ne sera pas écoutée, lorsqu’un enfant cesse de montrer ses dessins à son père, lorsqu’un homme ne sait plus comment dire qu’il a peur de perdre ceux dont son silence est précisément en train de l’éloigner.

Des témoignages recueillis en Arménie décrivent encore des femmes qui restent avec leur conjoint parce que « les gens ne comprendraient pas », faute d’emploi ou parce qu’elles craignent le statut de divorcée. Ils montrent aussi combien les familles élargies peuvent entrer dans la rupture et continuer le conflit après le couple.

Rester marié devient parfois une manière de conserver un statut alors que le couple a déjà disparu.

L’enfant qui habite entre deux silences

Une phrase difficile doit être écrite : certains enfants auraient parfois eu davantage de chance de voir leurs parents se séparer.

La psychologie du développement associe la séparation parentale à certains risques émotionnels, scolaires ou comportementaux. Les conflits interparentaux chroniques atteignent eux aussi la sécurité affective. Une séparation apaisée peut épargner davantage qu’un foyer maintenu dans l’hostilité, tandis qu’un divorce conflictuel peut transporter la guerre d’une maison vers deux.

La psychanalyse pose une autre question : que fait l’enfant du non-dit ?

Il peut se croire responsable, devenir messager, espion malgré lui, confident d’un parent ou consolateur de l’autre. Aimer l’un finit parfois par lui sembler trahir l’autre. Certains enfants deviennent les gardiens du couple parental : ils surveillent les disputes, modifient leur comportement pour ne pas provoquer une nouvelle crise, consolent l’adulte qui pleure. L’enfance se transforme alors en fonction.

Le couple conjugal peut mourir ; la filiation, elle, ne divorce pas.

Le vocabulaire français du « juge des enfants » peut ici tromper. En Arménie, la séparation ordinaire relève du juge civil. Pour fixer la résidence, le tribunal recherche l’intérêt de l’enfant avec l’intervention obligatoire de la Commission de tutelle et de curatelle. L’enfant doit être entendu ; dès dix ans, sa voix acquiert un poids juridique renforcé. Le débat juridique actuel porte justement sur la professionnalisation de ces commissions et sur l’intérêt de disposer de juges ou de spécialistes davantage formés aux affaires familiales.

Séparer les parents ne devrait jamais signifier demander à l’enfant de les départager.

Quand le canapé devient du patrimoine

Le divorce transforme aussi les objets.

L’appartement devient un actif. La voiture une valeur. L’épargne, les crédits, les meubles et les achats du mariage entrent dans le partage.

En droit arménien, les biens acquis pendant le mariage relèvent en principe de la propriété commune à parts égales et indivises. Les biens possédés auparavant, reçus par donation ou héritage restent personnels. Des investissements communs augmentant substantiellement la valeur d’un bien personnel peuvent cependant modifier cette qualification.

Les époux peuvent conclure un contrat de mariage, avant ou pendant l’union, devant notaire. Il peut organiser le régime des biens, les dépenses familiales et le patrimoine en cas de séparation. Il ne peut régler leurs relations personnelles ni disposer des droits de l’enfant.

La société ajoute une difficulté au Code. Dans le modèle patrilocal encore présent, le jeune couple peut vivre chez les parents du mari. Une femme peut avoir consacré des années et de l’argent à une maison appartenant juridiquement aux beaux-parents : lors de la rupture, le partage conjugal ne transforme pas automatiquement ce logement en bien commun. Des enquêtes arméniennes ont précisément relevé combien cette organisation familiale pouvait laisser certaines femmes presque sans patrimoine après la séparation.

Cette matière paraît froide jusqu’au jour où elle concerne une cuisine achetée ensemble, un crédit encore dû ou l’appartement d’une grand-mère rénové à deux.

Le patrimoine contient souvent une biographie.

Divorcer reste parfois vécu comme l’échec d’une famille. Une famille peut continuer après la fin du couple. Elle change d’adresse, d’horaires, de fêtes, de table. Elle doit surtout apprendre à ne pas faire de l’enfant la pension affective d’un amour épuisé.

Un enfant a besoin de parents capables de rester ses parents, qu’ils vivent sous le même toit ou sous deux.

Le droit sait prononcer la fin d’un mariage.

La société arménienne apprend encore qu’une séparation peut aussi sauver ce qui mérite de rester.