Par Marie Taffoureau
« La force fait le droit dans notre monde, comme elle l’a toujours fait, et la justice est une illusion que seule la miséricorde regarde les yeux mouillés. »
Diana Apcar, The Peace Problem, 1912
Diana Apcar savait ce que signifie parler de droit lorsque la force l’emporte. Écrivaine, humanitaire et diplomate arménienne installée au Japon, elle consacra une grande partie de son œuvre aux massacres des Arméniens, à l’impérialisme, à la paix et au sort des peuples dominés. En 1920, la Première République d’Arménie la désigna pour la représenter au Japon. Elle devint ainsi la première femme diplomate arménienne et l’une des pionnières de la diplomatie féminine moderne, à une époque où la politique internationale restait presque entièrement une affaire d’hommes.
Sa phrase ne relève donc pas d’un pessimisme abstrait. Dans The Peace Problem, publié en 1912, Apcar observe un ordre international où la puissance des empires peut fabriquer sa propre légitimité et où les peuples faibles disposent du droit sans toujours disposer de la force nécessaire pour le faire respecter. « La force fait le droit » désigne précisément cette inversion : le pouvoir cesse d’obéir à la justice et finit par décider lui-même de ce qui sera tenu pour juste. La miséricorde aux « yeux mouillés » reste alors le témoin presque impuissant de ce que le droit aurait dû empêcher.
Placée au seuil d’un texte sur les femmes en politique, cette formule possède une seconde résonance. Apcar écrivait sur un monde où les rapports de puissance excluaient aussi largement les femmes des lieux où se définissaient la guerre, la paix et le droit. Elle fut pourtant elle-même la contradiction vivante de cet ordre : une Arménienne de diaspora, écrivaine devenue diplomate, parlant d’un petit peuple aux grandes puissances depuis l’autre extrémité de l’Asie. Plus d’un siècle après elle, la question change de forme sans disparaître entièrement : lorsque le droit proclame l’égalité, qui possède réellement la force politique de décider ?
En 1919, l’Arménie avait à peine un an. Elle comptait ses morts, ses réfugiés, ses orphelins et des frontières qui tenaient mal sur les cartes. Elle comptait aussi trois femmes parmi les quatre-vingts députés de son Parlement : Katarine Zalyan-Manukyan, Perchuhi Partizpanyan-Barseghyan et Varvara Sahakyan. Cette présence était remarquable dans l’Europe de l’époque. En parallèle, Diana Apcar allait incarner à l’autre bout du continent une autre manière pour une Arménienne d’entrer dans la politique internationale.
Plus d’un siècle plus tard, 37 des 105 députés arméniens sont des femmes, soit 35,2 % au 1er août 2026. Pourtant, compter celles qui siègent ne dit pas encore qui tient le stylo lorsque se dessine le pouvoir.
Le quota ouvre la porte
La Constitution interdit la discrimination fondée sur le sexe et proclame l’égalité juridique des femmes et des hommes. Le Code électoral descend du principe vers l’arithmétique : chaque liste doit comprendre au moins 30 % de candidats de chaque sexe et chaque groupe de trois candidats doit rester mixte.
Pour les législatives du 7 juin 2026, 768 des 2 032 candidats enregistrés étaient des femmes, soit 37,8 %. Une couture demeure : l’OSCE relevait que le quota s’applique à l’enregistrement et n’a pas à être rétabli après des retraits.
L’Assemblée précédente comptait 38,3 % de femmes. La nouvelle en compte 35,2 %. L’Arménie reste bien placée internationalement, tout en reculant légèrement après plusieurs années de progression.
Avoir un siège et avoir le fauteuil
Le chiffre le plus parlant est ailleurs. Aucun parti en lice en 2026 n’était dirigé par une femme et une seule liste était conduite par une femme.
Le quota agit sur l’entrée, beaucoup moins sur la tête. Il corrige la photographie du Parlement sans réécrire la sociologie des partis, où se distribuent les investitures, l’argent, les réseaux et les positions éligibles.
Une étude fondée sur quarante entretiens menés en 2025 auprès de quinze députées et de vingt-cinq élues locales ou maires décrit ce plafond. Les femmes évoquent les hiérarchies partisanes opaques, le manque de ressources, l’accès plus difficile aux réseaux et des cultures politiques qui les placent volontiers dans le soutien avant la décision.
En août 2026, le Président de la République, le Premier ministre et le nouveau président de l’Assemblée nationale sont des hommes. L’Arménie n’a encore jamais eu de femme à la présidence du Parlement.
De l’Intérieur de la maison à celui de l’État
La famille arménienne a longtemps confié aux femmes un ministère de l’Intérieur sans portefeuille : tenir les liens, élever, soigner, recevoir, transmettre la langue, le nom et la mémoire. Après les catastrophes du XXe siècle, cette charge intime a parfois pris la dimension d’une mission nationale.
En août 2026, Arpine Sargsyan dirige réellement l’Intérieur. Srbuhi Galyan dirige la Justice, Anahit Avanesyan la Santé et Zhanna Andreasyan l’Éducation, la Science, la Culture et le Sport. Quatre des douze ministères sont donc confiés à des femmes. Une femme à l’Intérieur et une autre à la Justice déplacent l’ancienne distribution symbolique entre féminin du soin et masculin de l’autorité.
La Défense, les Affaires étrangères, les Finances, l’Économie et les Infrastructures restent dirigées par des hommes. Les frontières du pouvoir bougent plus vite que certaines de ses forteresses.
La politique commence avant le bulletin
Dans une société où la famille reste une institution centrale, les compétences assignées aux femmes sont étrangement politiques : anticiper, arbitrer, maintenir les liens, protéger la réputation. Elles deviennent parfois des obstacles lorsque ce gouvernement invisible veut devenir pouvoir visible.
Une élue locale doit assister à une réunion lorsque l’enfant doit être gardé, construire un réseau pendant que le travail domestique attend. Dans une petite commune, voisins et parenté connaissent son mari, ses parents, ses horaires. Les entretiens menés en Arménie montrent ce double fardeau, aggravé par le manque de garde d’enfants, de mentorat, de financement et de réseaux politiques.
Le quota introduit dans les élections locales à partir de 2020 a accru la présence des femmes dans les conseils. Des démissions et renoncements après l’élection en ont limité l’effet. La loi peut ouvrir une chaise ; les conditions matérielles décident encore combien de temps on peut y rester.
La politique juge aussi le visage
Une campagne continue désormais après le scrutin, sur le téléphone.
Les élues interrogées décrivent des attaques sexistes dans les médias et sur les réseaux, des menaces et des attaques contre leur vie familiale. Le débat quitte alors le programme pour le corps, la voix, l’âge ou la respectabilité de celle qui parle.
La liberté d’expression protège la controverse. Elle ne peut devenir un permis de rendre l’espace public inhabitable pour une catégorie de citoyens. Quand parler expose différemment selon le sexe, l’égalité du bulletin demeure tandis que l’égalité de la parole s’abîme.
Après le nombre
La stratégie arménienne 2025 à 2028 prévoit de former davantage de femmes au leadership, à la négociation, à la prise de parole et aux réseaux. La recherche relève pourtant des responsabilités partisanes et des financements encore insuffisamment précisés.
La suite se joue donc après le quota : le maintenir malgré les retraits de candidates, rendre plus transparentes les sélections partisanes, soutenir les élues locales, penser la garde des enfants comme une infrastructure démocratique, protéger contre les violences numériques et mesurer les présidences de commissions et d’exécutifs autant que les sièges.
Pendant plus d’un siècle, les femmes arméniennes ont souvent été chargées de conserver la nation. Elles ont transmis ce que la guerre, l’exil et l’assimilation menaçaient d’emporter. Une démocratie mûre peut leur confier davantage : décider de ce que cette nation deviendra.
Diana Apcar avait vu un monde où la force prétendait fabriquer le droit. L’enjeu, pour une démocratie, consiste précisément à accomplir le mouvement inverse : donner au droit assez de force pour que celles auxquelles il reconnaît l’égalité puissent réellement exercer le pouvoir.
Le quota compte les femmes.
La démocratie doit encore compter sur elles.

