ChatGPT Image 19 août 2026, 00_59_41
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Par Marie Taffoureau

Il existe une manière très française de ne pas entendre le monde, celle de lui demander d’abord dans quelle case française il souhaite entrer. Un Arménien parle de discrimination en Turquie, on lui répond racisme systémique, extrême droite, gauche, LFI. Il évoque son nom, son école, une église, une langue politiquement chargée, la mémoire de 1915, la peur transmise avec le patronyme. Son interlocuteur ouvre aussitôt son propre tiroir idéologique, il croyait écouter l’Arménien, il s’écoutait lui même. Ramener toute parole arménienne au seul génocide dépolitise étrangement le présent, on pleure le mort historique pour éviter d’écouter le vivant. Arménien, Kurde, Syriaque, Grec, Juif, Alévi ou réfugié syrien subissent des formes différentes d’hostilité, chacune demandant son propre vocabulaire, sa propre géographie, son propre droit. La France ne fournit pas le dictionnaire du monde.

Quand le racisme entre dans l’institution

L’expression « racisme d’État » n’est pas une qualification pénale automatique ; je l’emploie au sens politique et institutionnel, quand normes, pratiques administratives, discours publics ou omissions produisent une différence de traitement liée à l’origine, la nationalité, la langue ou la religion, ce que le Conseil de l’Europe nomme discrimination structurelle, sans procès d’intention, en regardant les mécanismes.

En Turquie, ces mécanismes sont documentés. La Commission européenne, dans son rapport 2025, constate un cadre de protection des minorités incomplet et identifie parmi les cibles principales de haine les Syriens, Grecs, Arméniens, Juifs et Alévis, ainsi que des attaques visant Kurdes et chrétiens. Les institutions religieuses minoritaires connaissent des difficultés de statut, les droits de propriété des non musulmans une application jugée sélective, le contentieux du monastère syriaque de Mor Gabriel se poursuit, des difficultés demeurent sur Imbros et Tenedos, et les minorités restent sous représentées en politique et dans l’administration. Vient l’école, où la Commission relevait en novembre 2025 qu’aucune mesure n’avait retiré des manuels les références discriminatoires, que les écoles minoritaires ne reçoivent pas de financement public, et que des restrictions subsistent sur l’enseignement en langues maternelles. Agos a rapporté le 12 août 2026 que des inspecteurs du ministère de l’Éducation contrôlaient des écoles arméniennes et signalaient que les enfants citoyens d’Arménie ne pourraient plus y être admis comme élèves invités, pratique tolérée depuis quatorze ans, les écoles grecques et juives étant aussi concernées ; information à prendre avec prudence, portant sur des instructions rapportées plutôt qu’une interdiction nationale stabilisée, mais révélatrice de la fragilité du droit scolaire minoritaire.

Une mémoire tolérée au passé, pas au présent

La Turquie accueille une communauté arménienne vivante tout en maintenant une politique incompatible avec la reconnaissance du génocide de 1915. En avril 2025, les commémorations extérieures du génocide ont été interdites. Le procès sur les responsabilités de l’État dans l’affaire Hrant Dink s’est achevé en février 2025, la famille ayant fait appel pour enquête incomplète. Dink, journaliste arménien fondateur d’Agos, poursuivi notamment sous l’article 301 du Code pénal, fut assassiné à Istanbul le 19 janvier 2007, sa commémoration rassemblant encore des centaines de personnes chaque année. Tahir Elçi, avocat kurde et bâtonnier de Diyarbakır, fut tué par balle le 28 novembre 2015, les policiers jugés dans cette affaire ayant été acquittés en 2024.

La répression actuelle prend surtout la forme d’arrestations, poursuites, détentions provisoires et blocages numériques. Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe relevait en 2026 vingt neuf journalistes détenus, quinze arrêtés en couvrant les manifestations de mars 2025. En juin 2026, avant le sommet de l’OTAN à Ankara, 225 personnes ont été arrêtées selon Human Rights Watch, dont une journaliste, deux avocats et un universitaire, cent soixante dix huit placées en détention provisoire et trente quatre en résidence surveillée pour appartenance présumée au terrorisme. Le président du barreau d’Istanbul İbrahim Kaboğlu et dix membres de son conseil, poursuivis après un communiqué sur la mort de deux journalistes kurdes en Syrie, ont été acquittés en janvier 2026. Le Conseil de l’Europe signale une pression accrue sur la société civile, les avocats et les militants proches de municipalités d’opposition.

La laïcité qui administre Dieu

La laïcité turque s’est construite comme une administration du religieux par l’État. Les libertés de culte sont globalement respectées, mais les communautés non musulmanes et alévies manquent de personnalité juridique, leurs lieux de culte connaissent des difficultés de statut, les cours obligatoires de culture religieuse restent problématiques selon la Cour européenne des droits de l’homme, et le séminaire orthodoxe grec de Halki demeure fermé depuis 1971. Être séculier, opposant à Erdoğan ou démocrate ne suffit pas, le nationalisme homogénéisateur traverse gouvernements et bureaucraties. Le vrai test arrive après les slogans, dans le manuel scolaire, la langue, le cadastre, l’institution religieuse, l’enseignement confessionnel.

Les Syriens entre l’Europe et la Turquie

Depuis 2011, l’Union européenne a consacré près de 12,4 milliards d’euros à l’aide aux réfugiés en Turquie, dont six milliards via le mécanisme de 2016 et six milliards supplémentaires pour 2020 à 2027, l’Europe externalisant une partie de sa gestion migratoire pendant que la Turquie accueillait matériellement plusieurs millions de personnes. En juillet 2026, environ 2,2 millions de Syriens restaient sous protection temporaire et 1,5 million étaient rentrés en Syrie, dont plus de 700 000 depuis décembre 2024, selon les autorités turques. L’accès au travail formel demeure difficile et 310 301 enfants réfugiés n’étaient pas scolarisés en 2024 2025.

Une xénophobie sociale réelle existe. À Kayseri, en juillet 2024, une accusation visant un homme syrien a précédé des violences collectives contre des commerces et logements syriens, propagées à plusieurs villes ; Human Rights Watch a documenté ces violences et le meurtre d’un adolescent syrien à Antalya. Un Syrien coupable doit répondre de son crime, comme un Turc, sans que sa communauté devienne coauteur moral. Transformer des difficultés d’intégration en culpabilité collective revient à fabriquer le racisme qu’on prétend expliquer, pendant que l’Europe finance discrètement une charge humaine qu’elle a préféré tenir à distance.

Paris n’est pas l’unité de mesure de toutes les blessures

Cela ne blanchit pas la France. En mars 2026, le Défenseur des droits rappelait des discriminations persistantes dans l’éducation, le logement et la santé, et regrettait les insuffisances du plan national antiraciste, notamment sur les contrôles d’identité. Le PRADO 2026 2029, dévoilé le 7 juillet 2026, reprend certaines recommandations mais pas celles sur les contrôles discriminatoires. Le racisme en France existe bel et bien. Mais la comparaison sérieuse distingue les configurations, la Turquie combinant, sur plusieurs plans documentés par la Commission européenne, nationalité, religion, mémoire historique, langue, sécurité nationale et liberté d’expression d’une manière plus extensive. Ramener un témoignage turc à une querelle sur LFI n’a aucun sens, l’expérience minoritaire n’a pas besoin d’un visa auprès de la politique intérieure française. L’universel comprend plusieurs réalités, l’eurocentrisme les rebaptise toutes avec nos propres querelles.

Istanbul derrière Istanbul

Le touriste qui traverse Galata, Kadıköy ou Beşiktaş découvre un cosmopolitisme réel, porté par le Patriarcat arménien, Agos, la Fondation Hrant Dink et les écoles minoritaires. Mais dire Istanbul « évoluée » face au reste du pays est impropre, les campagnes ne sont pas en retard et les métropoles n’ont aucun brevet moral. Istanbul est aussi la ville où Dink a été tué, la vitrine et la violence partageant le même trottoir. Le touriste voit les façades, le citoyen rencontre l’administration, le formulaire, le commissariat.

Un pays contradictoire jusque dans ses pierres

En 2026, l’État turc finance la restauration de l’église arménienne Karasun Manuk à İskenderun, endommagée par le séisme de 2023, à hauteur de cinq millions de livres turques. Des universitaires étudient l’histoire arménienne, des militants défendent Kurdes, Syriens, Grecs, Syriaques, Juifs et Alévis, des citoyens se réunissent chaque 19 janvier pour Hrant Dink. Critiquer un nationalisme d’État ne donne aucun droit d’essentialiser les Turcs, une société produit du racisme sans que chacun de ses membres soit raciste. Arméniens, Grecs, Syriaques, Kurdes, Alévis, Roms ou citoyens d’ascendance albanaise, laze, circassienne ou bosniaque ne doivent pas non plus être fondus dans une même catégorie, leurs droits et leur rapport à l’État diffèrent profondément.

2026 et la paix sous condition

Le 18 août 2026, la loi turque n° 7595 sur le renforcement de la solidarité nationale, adoptée le 10 août, organise le report de poursuites et de peines dans le cadre du désarmement du PKK et du KCK. Le rapport parlementaire de février 2026 recommandait une meilleure conformité aux arrêts européens, une définition plus précise du terrorisme excluant les actes non violents, et un élargissement des libertés d’expression, de presse et de réunion ; le parti pro kurde DEM saluait le processus tout en critiquant sa réduction excessive de la question kurde au terrorisme. Derrière la sortie des armes restent l’école, la langue, l’égalité administrative, l’indépendance judiciaire, la représentation politique. Une démocratie se mesure à ce qu’elle permet de dire à celui qui dérange son récit national, quand l’Arménien parle de 1915 sans voix basse, le Kurde de sa langue sans être renvoyé aux armes, le Syriaque défend ses terres sans justificatif de siècles de présence, le Grec transmet une institution, l’Alévi définit lui même sa croyance, l’avocat défend sans devenir suspect, le journaliste écrit sans futur judiciaire.

Laisser enfin les Arméniens parler au présent

Il existe une violence discrète dans l’européocentrisme, celle de croire écouter quelqu’un tout en corrigeant la langue dans laquelle il décrit sa propre vie. Un Arménien évoque la Turquie, le Français pense génocide, puis droite, puis gauche, puis LFI, et l’Arménien disparaît sous les catégories de celui qui devait l’écouter. La mémoire génocidaire mérite mieux qu’une assignation au passé, elle apprend pourquoi les mots, les manuels, les propriétés et les silences institutionnels doivent être observés avant que l’histoire ait besoin de majuscules.

La Turquie se transforme, construit, restaure, négocie parfois, tout en portant des structures nationalistes et des libertés fragiles que les rapports de 2025 et 2026 continuent de documenter. Il faut tenir toutes ces vérités dans la même phrase. Et lorsque quelqu’un dit avoir subi du racisme, la première élégance intellectuelle consiste peut être à ne pas lui expliquer ce que le racisme devrait vouloir dire depuis Paris. Car une frontière peut séparer deux États. Un préjugé, lui, sépare parfois deux réalités qui se parlent sans parvenir à s’entendre.