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Par Marie Taffoureau

Un pays peut rester en dehors d’une guerre et laisser une partie de sa population la subir quand même.

Il ne déclare rien, ne mobilise personne, ne franchit aucune frontière. Sur les cartes de l’époque, il reste gris, sans couleur de belligérant. Mais dans les foyers de ses propres citoyens, certains apprennent que la neutralité de leur État ne les protège pas : elle protège l’État. Un enfant grec, arménien ou juif d’Istanbul en 1942 n’a pas vécu une guerre lointaine. Il a vu son père recalculer, en quelques heures, une dette que l’administration venait d’inventer pour lui seul.

La République de Turquie naît le 29 octobre 1923, sur les décombres d’un empire vaincu et d’une guerre d’indépendance gagnée. Elle affirme sa neutralité dès 1939, la maintient jusqu’en 1945, et ne déclare la guerre à l’Allemagne que le mois de février de cette année-là quand la victoire alliée n’est plus un pari.

Neutre sur le papier, pas dans les cœurs

La neutralité turque durant la Seconde Guerre mondiale n’a jamais été un vide. Elle a été un choix entretenu, cultivé, parfois même chaleureux. Un pacte d’amitié avec l’Allemagne nazie est signé à Ankara le 18 juin 1941, quatre jours avant l’invasion de l’URSS. L’ambassadeur allemand Franz von Papen y dispose d’un cercle de soutiens jusqu’au sommet de l’État, et un témoin de l’époque résume cette période d’une phrase restée célèbre : derrière l’apparente neutralité, « tous les cœurs battaient pour la victoire de l’Allemagne ».

Rien de tout cela n’a nécessité un uniforme, un front, une bataille. Il suffisait d’un journal officiel publiant des théories de fraternité raciale, d’une revue savante flattant un lien de sang imaginaire entre deux peuples. La guerre n’a pas eu besoin d’entrer en Turquie pour que certains, à l’intérieur, s’y sentent déjà engagés.

Ce que l’impôt a pris sans faire de bruit

Le 11 novembre 1942, l’Assemblée nationale turque vote à l’unanimité le Varlık Vergisi, un impôt sur la fortune présenté comme universel. Il ne l’était pas. Près de 90 % des sommes collectées provinrent des citoyens non musulmans (Grecs, Arméniens, Juifs ) taxés à des niveaux parfois supérieurs à leur fortune réelle, selon des barèmes fixés à la tête du contribuable.

Ceux qui ne pouvaient pas payer étaient déportés vers des camps de travail forcé, notamment à Aşkale, dans l’est du pays. Des hommes juifs de 27 à 40 ans avaient déjà été enrôlés, dès 1941, dans des « bataillons du travail » séparés de leurs compatriotes musulmans, sans arme ni uniforme, affectés aux tâches les plus dures.

L’écrivain arménien d’Istanbul Zavèn Bibérian a donné à cette violence son envers domestique. Lui-même mobilisé en 1941 avec les « vingt classes » de non-musulmans et affecté pendant trois ans et demi au service de travaux publics, il connaissait cette citoyenneté étrange qui appelait certains hommes sous les drapeaux tout en refusant de leur confier une arme. Des décennies plus tard, son grand roman Le Crépuscule des fourmis raconte une famille arménienne brisée par le Varlık Vergisi. Sa traduction turque porte un titre presque plus terrible encore : Babam Aşkale’ye Gitmedi, « Mon père n’est pas allé à Aşkale ». Le père a effectivement échappé au camp. Pour payer l’impôt, il a vendu ce qu’il possédait. Il reste libre, puis découvre qu’on peut sortir indemne d’une déportation que l’on n’a pas subie et néanmoins perdre sa maison, son rang, son autorité, jusqu’à la paix de sa famille. Chez Bibérian, Aşkale devient ainsi davantage qu’un lieu : une menace suffisamment puissante pour ruiner ceux-là mêmes qui n’y furent jamais envoyés.

Aucun char n’a franchi de frontière pour que cela arrive. Il a suffi d’une loi, votée un jour de novembre, dans un pays qui se disait épargné par la guerre.

Résister à quoi, quand personne n’occupe votre pays ?

On cherche parfois, dans l’histoire turque de cette période, l’équivalent d’un maquis, d’un réseau clandestin, d’un ghetto qui se soulève. Il n’existe pas, et il ne pouvait pas exister sous cette forme : la Turquie n’a jamais été occupée. Il n’y avait pas d’occupant contre lequel s’organiser, comme en Grèce voisine, en France ou en Pologne.

Ce qui existait ressemblait davantage à une survie négociée au cas par cas. Des diplomates turcs en poste en Europe, Behiç Erkin à Paris, Necdet Kent à Marseille, Salahattin Ülkümen à Rhodes , ont délivré des papiers, protégé des trains, sauvé des vies, parfois au péril de la leur. Mais ces gestes ne concernaient que les Juifs reconnus comme citoyens turcs « réguliers » ; pour les autres, la même administration turque a multiplié les obstacles bureaucratiques, au nom de cette neutralité qu’il fallait préserver à tout prix.

À l’intérieur du pays, une opposition existait, mais elle était de gauche, kémaliste ou communiste, plus qu’antinazie au sens strict : une brochure hostile au nazisme publiée en 1943 sous pseudonyme, un poète emprisonné depuis 1938 pour ses idées. Rien qui ressemble à un mouvement des minorités elles-mêmes, faute de marge pour s’organiser autrement qu’en silence.

Ce que la neutralité ne dit jamais

Une neutralité d’État n’a jamais garanti l’égalité de ses citoyens.

Un pays peut échapper aux bombes et laisser une partie de sa population payer, seule, le prix d’une guerre qu’elle n’a pas choisie. Il peut se dire épargné et signer, la même année, la ruine méthodique de ses propres minorités. Il peut sauver des vies à l’étranger par la main de quelques diplomates et, au même moment, déporter ses propres travailleurs juifs vers des camps de l’intérieur.

L’histoire sait dater une déclaration de guerre. Elle a plus de mal à dater un silence, une discrimination administrative, une fortune confisquée sans bruit de bottes.

La Turquie n’est jamais entrée en guerre avant 1945.

Certains de ses citoyens, eux, n’en sont jamais vraiment sortis.