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Quand l’amour parental laisse une trace numérique que l’enfant n’a jamais choisie…

Par Marie Taffoureau

Dans beaucoup de familles arméniennes, la photographie a longtemps voyagé comme la famille elle-même. Une image quittait Erevan, Alep ou Beyrouth, arrivait à Paris, Marseille ou Los Angeles, passait de main en main et disait simplement : l’enfant a grandi, la famille continue.

L’album possédait pourtant une limite matérielle. Il fallait être invité pour l’ouvrir.

Instagram a gardé le geste affectueux et supprimé la porte.

Sur des comptes d’Arménie comme de diaspora apparaissent aujourd’hui anniversaires, premiers pas, vacances, école, bain, plage, parfois des enfants très jeunes en maillot de bain. Il faut immédiatement poser une précaution : aucune donnée comparative sérieuse trouvée ne permet d’affirmer que les parents arméniens publient davantage leurs enfants que les autres. En France même, 53 % des parents déclarent avoir déjà partagé du contenu concernant leurs enfants.

Le sujet mérite donc mieux qu’un procès culturel. Il interroge plutôt un décalage de prévention : pourquoi le geste demeure-t-il parfois perçu comme l’équivalent numérique de l’album familial alors que sa nature technique a entièrement changé ?

Montrer pour tenir la famille ensemble

Dans une diaspora, publier possède une fonction particulière. La grand-mère regarde le baptême depuis Marseille, le cousin suit les premiers pas depuis Moscou, une tante répond depuis Erevan. La photographie raccommode quelques centimètres de l’éloignement.

Dans l’histoire arménienne, traversée par l’exil et la dispersion, montrer l’enfant peut également dire quelque chose de très simple et très profond : nous sommes encore là.

Cette lecture sociologique explique le geste. Elle n’en annule pas les risques.

Le cercle familial imaginé par celui qui publie ne correspond plus au cercle technique de diffusion. Une photographie adressée affectivement à vingt proches peut être accessible à plusieurs centaines de personnes, enregistrée en une seconde et conservée après sa suppression. Le parent croit transmettre un souvenir à la famille. La plateforme, elle, reçoit une donnée.

En France, l’image appartient déjà à l’enfant

Le droit français a commencé à prendre cette transformation au sérieux. Depuis la loi du 19 février 2024, l’article 371-1 du Code civil inclut explicitement la vie privée de l’enfant parmi les intérêts que l’autorité parentale doit protéger. L’article 372-1 précise que les parents protègent ensemble son droit à l’image et doivent l’associer aux décisions selon son âge et son degré de maturité.

Le changement paraît discret. Il est philosophiquement immense.

Le visage de l’enfant n’appartient pas aux parents parce qu’ils sont ses parents. L’autorité parentale leur confie précisément la responsabilité de protéger un droit appartenant à quelqu’un d’autre.

En cas de conflit, le juge peut interdire à l’un des parents de diffuser du contenu sans l’accord de l’autre. Lorsque la publication porte gravement atteinte à la dignité ou à l’intégrité morale du mineur, le droit permet même que l’exercice de son droit à l’image soit retiré aux parents concernés.

Depuis 2020, la France encadre également l’exploitation commerciale de l’image des enfants de moins de seize ans sur les plateformes. Le droit distingue ainsi progressivement le souvenir familial, l’exposition massive et le travail numérique caché derrière une apparente vie quotidienne.

En Arménie, la protection existe mais le sharenting reste moins nommé

Le droit arménien possède déjà plusieurs fondations utiles. La Constitution garantit la protection des données personnelles. La loi sur les droits de l’enfant protège son honneur, sa dignité et sa vie privée. La loi de 2015 sur les données personnelles réglemente leur collecte, leur traitement et leur utilisation.

Les sources officielles consultées ne montrent toutefois pas encore un dispositif aussi explicite que l’article 372-1 français pour résoudre la question particulière du sharenting, cette exposition numérique de l’enfant par ses propres parents.

L’Arménie avance rapidement sur le problème plus général de la sécurité numérique. En août 2025, UNICEF et CyberHUB-AM ont lancé CyberChat, première plateforme nationale d’assistance en ligne pour les moins de dix-huit ans, avec soutien juridique, psychologique et technique. En mars 2026, Erevan a accueilli un dialogue gouvernemental de haut niveau destiné à renforcer la législation et la prévention concernant les mineurs en ligne.

Une photo ordinaire peut connaître une vie extraordinaire

Il faut éviter une autre caricature. Chaque photographie familiale mise sur Instagram ne termine pas automatiquement sur le darknet. Présenter le phénomène ainsi produirait davantage de peur que de prévention.

Le risque véritable réside dans la perte de maîtrise.

Une image publique peut être téléchargée, recadrée, associée à un prénom, une école ou un lieu, reproduite sur un faux profil, utilisée pour humilier un adolescent ou transférée vers des espaces auxquels le parent n’aura jamais accès.

L’intelligence artificielle a encore déplacé cette frontière. En février 2026, UNICEF alertait spécifiquement sur la progression des outils de « nudification », capables de transformer une photographie parfaitement ordinaire en fausse image nue ou sexualisée. Dans onze pays étudiés, au moins 1,2 million d’enfants avaient déclaré avoir subi en une année la fabrication de contenus sexuels truqués les représentant.

Désormais, une photographie n’a même plus besoin d’être sexualisée pour pouvoir l’être après sa publication.

Le maillot de bain n’est évidemment pas une faute parentale. Il appelle simplement une question supplémentaire : cette image a-t-elle besoin d’être publique ?

L’enfant de quatre ans qui joue sur une plage peut consentir à être photographié. Il ne peut comprendre l’audience potentielle, la copie du fichier, l’intelligence artificielle ni ce que son futur adolescent ressentira devant cette image.

Le crime a changé de pièce avant que le droit ne change de serrure

La cybercriminalité a elle aussi changé de nature. Le pirate d’hier cherchait surtout à entrer dans une machine. Celui d’aujourd’hui entre souvent dans une confiance. Hameçonnage, usurpation d’identité, détournement de comptes, rançongiciels, fraude bancaire, vol de données, faux profils ou manipulation par intelligence artificielle déplacent le crime depuis l’ordinateur vers la relation humaine. La technique devient d’autant plus efficace qu’elle ressemble moins à une attaque. Un message porte le nom d’un proche, une voix peut être imitée, une photographie fabriquée, un lien bancaire reproduit presque à l’identique. Le cybercriminel ne force plus toujours la porte : il convainc son propriétaire de l’ouvrir.

Le droit arménien avait déjà intégré au Code pénal l’accès illégal aux systèmes informatiques, le sabotage, l’interception ou l’appropriation de données et les outils destinés aux intrusions. En 2024, le législateur a encore dressé une liste explicite des infractions qualifiées de cybercrimes, comprenant notamment le vol informatique, l’intrusion dans un système, la modification des données ou leur interception illicite. Pourtant, l’écart demeure structurel : la qualification juridique fixe une conduite au moment même où la technologie invente une autre manière de la commettre.

L’année 2026 marque à cet égard un changement important. La première loi arménienne générale sur la cybersécurité est entrée en vigueur le 4 janvier. Elle impose une architecture de prévention autour des infrastructures critiques, de la notification des incidents, des audits, de l’évaluation des risques et de standards techniques. En mai, le gouvernement a précisé les standards internationaux applicables. Les entreprises concernées disposent toutefois de délais pouvant atteindre dix-huit ou vingt-quatre mois pour mettre pleinement certains dispositifs en place. Le droit reconnaît donc le danger tout en organisant son propre rattrapage.

La police suit le même mouvement. En mai 2026, le ministère de l’Intérieur a reçu les premiers équipements d’un nouveau cyberlaboratoire destiné à analyser les données électroniques et à améliorer les enquêtes. La coopération internationale devient tout aussi indispensable, car la preuve peut se trouver sur un serveur situé dans un troisième pays tandis que l’auteur, la victime et la plateforme relèvent de trois juridictions différentes. En avril 2026, des représentants arméniens ont ainsi participé à Erevan à la révision de lignes directrices sur l’entraide judiciaire en matière de cybercriminalité et de preuves électroniques.

C’est peut-être là que se trouve la difficulté la plus profonde. La société numérique change en semaines, le droit travaille en années. Il doit enquêter, qualifier, débattre, voter, publier, puis laisser aux institutions le temps de s’adapter. Cette lenteur protège aussi contre l’arbitraire, mais elle crée un décalage dont le cybercrime fait son territoire. La règle arrive souvent lorsque la pratique a déjà changé de forme.

La cybercriminalité révèle ainsi une vieille faiblesse du droit moderne : il sait très bien définir le crime une fois que la société lui en a montré le visage. Le numérique lui demande désormais d’apprendre à reconnaître les masques avant qu’ils ne deviennent familiers.

Les chiffres arméniens empêchent désormais de détourner le regard

Le premier grand rapport national arménien sur l’exploitation et les violences sexuelles facilitées par les technologies a été publié à la fin de 2025.

Parmi les enfants de 12 à 17 ans utilisant Internet en Arménie, 5 % avaient subi au moins une forme d’exploitation ou de violence sexuelle facilitée par la technologie pendant l’année étudiée. Dans 71 % des cas, les faits avaient eu lieu entièrement en ligne, souvent sur les réseaux sociaux et les messageries. Plus de la moitié des victimes n’en avaient parlé à personne.

Ces données ne démontrent aucun lien causal avec les photographies publiées par les parents. Les utiliser ainsi serait scientifiquement faux.

Elles montrent autre chose : l’espace numérique fréquenté par les enfants arméniens comporte déjà des risques sexuels mesurables. La prévention parentale ne relève donc plus d’un fantasme importé de France.

En septembre 2026, UNICEF estimait par ailleurs qu’environ 20 millions d’enfants de 12 à 17 ans, soit près d’un sur cinq parmi les internautes étudiés dans vingt et un pays, avaient subi en une seule année au moins une forme d’exploitation ou d’abus sexuel facilité par les technologies. Plus de la moitié des faits s’étaient produits sur des plateformes sociales ordinaires.

Le danger ne se cache donc pas uniquement dans les profondeurs obscures d’Internet. Il peut commencer sur l’application que toute la famille possède déjà.

Le consentement grandit avec l’enfant

Un bébé ne peut répondre. Un enfant de six ans peut dire qu’il déteste une photographie sans comprendre sa diffusion. Un adolescent peut clairement refuser.

La parentalité numérique devrait accompagner cette progression. Plus l’enfant grandit, plus le pouvoir de décider de son image doit lui revenir.

La CNIL recommande de privilégier les messageries privées ou les albums protégés, d’éviter les informations permettant de localiser l’enfant, de masquer son visage lorsqu’une exposition publique n’est pas indispensable et de demander son avis dès qu’il peut comprendre. Elle déconseille fortement le partage public des photographies de mineurs.

Ces précautions n’interdisent pas la fierté. Elles lui donnent une frontière.

Aimer sans publier la preuve

Parler de cela aux parents exige de la finesse. La grande majorité ne cherche ni à exploiter ni à mettre en danger son enfant.

Ils montrent ce qu’ils aiment.

Le paradoxe est précisément là : le numérique transforme un geste d’amour en acte de publication, donc en abandon partiel de contrôle.

Les familles arméniennes dispersées ont peut-être davantage besoin que d’autres de faire circuler les visages pour maintenir le lien. Cette fonction peut continuer sans rendre l’enfance publique. Un groupe familial fermé, un album partagé, une photographie envoyée directement permettent encore à Erevan de parler à Paris sans inviter le monde entier dans la chambre de l’enfant.

Autrefois, il fallait demander la permission avant d’ouvrir l’album posé dans le salon.

L’enfant numérique mérite de retrouver cette porte.

Ses parents peuvent raconter son enfance. Ils ne devraient pas lui écrire, avant même qu’il sache lire, une biographie publique impossible à refermer.

L’amour familial se mesure rarement au nombre de personnes qui peuvent le voir. Parfois, protéger un enfant commence simplement par garder pour soi la photographie dont on est le plus fier.