Propos recueillis par Jacques Raffy Papazian — Arménie Info

Gohar Annie Galustian est docteure en droit public, enseignante à Sciences Po, chercheuse spécialisée en droit constitutionnel et associée à différents programmes portant sur l’État de droit, la démocratie et les transformations institutionnelles.
Son analyse éclaire avec précision la redéfinition stratégique de l’Arménie entre Europe, Russie et BRICS.

1 — Il existe deux visions qui s’opposent, en Arménie comme dans la diaspora : certains soutiennent l’intégration de l’Arménie à l’Union européenne, tandis que d’autres appellent à un rapprochement avec les BRICS. Selon vous, où se situe réellement l’avenir de l’Arménie ?

Gohar Annie Galustian :
Marquée par une situation géopolitique complexe (ligne de front avec l’Azerbaïdjan, la frontière fermée avec la Turquie, le retournement pro-russe de la Géorgie, l’Iran), l’Arménie construit prudemment sa stratégie diplomatique. Historiquement dépendante de la Russie, sur le plan économique et sécuritaire, l’Arménie cherche à diversifier ses relations pour s’émanciper de Moscou et pallier ce que Nikol Pashinyan a qualifié d’« erreur stratégique ». La volonté de rapprochement avec l’UE et les Etats-Unis s’inscrit dans ce contexte. Le 12 février 2025, le Parlement arménien a voté une résolution exprimant le souhait d’adhérer à l’UE, laquelle, bien que importante sur le plan symbolique, ne constitue pas un acte formel de candidature. Elle a été suivie d’une résolution du Parlement européen invitant « la Commission et le Conseil à soutenir activement la volonté de l’Arménie d’accroître la coopération avec l’UE». Toutefois, le processus d’adhésion à l’UE étant long et incertain, tout comme la dépendance vis-à-vis de la Russie encore forte, l’Arménie semble envisager d’autres potentialités, dont les BRICS. Erevan a formulé le souhait d’être un « observateur » de l’organisation afin d’évaluer les avantages d’une possible participation à la coopération. L’intégration des BRICS annihilerait le tournant pro-occidental de l’Arménie et son souhait de construire une politique indépendamment de la Russie. Ainsi, pour mener à terme le projet d’adhésion à l’UE, l’Arménie doit mobilier tous les leviers d’action pour être en mesure de répondre aux exigences et aux standards européens. Il est essentiel aussi de diversifier les relations économiques et commerciales pour préparer au mieux cette transition sans qu’elle soit excessivement coûteuse pour les Arméniens. La construction des alliances stratégiques et sécuritaires est également un préalable indispensable pour assurer une stabilité et une paix durable. Les résultats des élections de 2026, dont les controverses concernant la politique extérieure de l’Arménie diviseront sans doute les pro-occidentaux et pro-BRICS, seront certainement un élément clé pour le choix de l’avenir du pays.

2 — L’Arménie peut-elle réellement maintenir ses alliances avec la Russie tout en aspirant à une intégration européenne, ou la sortie des alliances avec Moscou est-elle la suite logique pour garantir une alliance stratégique avec l’Occident ?

Gohar Annie Galustian :
La Russie, qui n’a jamais abandonné ses ambitions impérialistes, voit d’un très mauvais œil tout rapprochement de l’Arménie avec l’UE, ainsi que les réformes démocratiques menées par le gouvernement arménien. Plus qu’une suite logique, la sortie des alliances avec Moscou peut s’avérer inévitable au regard de la pression que le régime russe semble vouloir exercer. Moscou a notamment précisé que l’Arménien ne pourra pas faire partie de l’Union économique eurasienne (une organisation dominée par la Russie) en cas d’adhésion à l’UE. Ce retrait entrainerait une inflation aussi bien pour les denrées alimentaires que l’énergie. La Russie menace aussi de restreindre les échanges commerciaux qui représentent 40% des exportations et des importations arméniennes. D’ailleurs, Moscou n’a pas hésité à mettre en place des retentions commerciales contre les produits en provenance d’Arménie dès septembre 2025, suite à la rencontre tripartite à Washington mal vue par la Russie. Par ailleurs, sur le pan sécuritaire, Nikol Pachinyan a gelé la participation de l’Arménie à l’OTSC, tout en dénonçant les dangers que représente l’organisation pour l’Arménie. L’inaction de l’OTSC face aux violations répétées de la souveraineté de l’Arménie par l’Azerbaïdjan est à l’origine de la réticence d’Erevan à son égard. Également, le Pacte de Défense signé entre l’Arménie et la Russie est en vigueur jusqu’à 2044, mais comme tout traité bilatéral il peut être résilié avant son terme. Cependant, cette résiliation mettrait fin à la présence des deux bases – militaire et aérien – russes en Arménie (à Guymri et à Erevan).

3 — Enfin, dans un contexte où l’Arménie cherche à renforcer ses liens avec l’Europe, quels éléments concrets montrent que cette intégration européenne est non seulement possible, mais aussi bénéfique pour la souveraineté et la stabilité du pays ?

Gohar Annie Galustian :
Les bénéfices potentiels d’une adhésion sont d’ordre économique, politique et sécuritaire. Sur le plan économique d’abord, cette adhésion ouvrirait des perspectives intéressantes en termes de croissance et de développement. L’accès au marché unique de l’UE permettrait de dynamiser l’économie, tout en stimulant les investissements. Dans le même temps, cela suppose au préalable de mener des réformes structurelles d’envergure en Arménie afin d’assurer un alignement normatif nécessaire. Sur le plan politique ensuite, l’Arménie a intérêt à adhérer à l’UE au regard du potentiel de renforcement de la démocratie et de promotion des droits de l’Homme. Des avancées importantes dans ce sens sont à noter suite aux réformes mises en place avec le soutien de l’UE. Enfin, sur le plan sécuritaire, à condition d’intégrer un cadre sécuritaire plus renforcé, l’adhésion pourrait être bénéfique à la sécurité régionale plus large. Sur ce point, la mission civile de l’UE mise en place en 2023 (et décriée par la Russie et l’Azerbaïdjan) fut importante afin de montrer la volonté de participer aux efforts européens de médiation. Je terminerai par préciser que l’UE a, elle aussi, un intérêt à cette adhésion. L’Arménie, avec laquelle l’UE partage des valeurs, serait un point d’appui dans la région composée de pays avec lesquels les relations de l’UE sont compliquées.

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