Les autorités arméniennes tentent de mener une politique plus indépendante, mais je ne suis pas certain qu’elles aient complètement surmonté le « syndrome colonial ».
— Arsen Kharatyan
FactorTV s’est entretenu avec Arsen Kharatyan, fondateur d’« Alik Media » et spécialiste des conflits. L’entretien analyse l’évolution du vecteur de politique étrangère de l’Arménie et la diminution de l’influence russe dans le Caucase du Sud dans le contexte de la guerre en Ukraine.
Selon Arsen Kharatyan, Moscou a perdu son principal levier — l’Artsakh — ce qui donne à la partie arménienne la possibilité de faire preuve d’une plus grande autonomie et d’approfondir ses liens avec l’Occident. La discussion porte sur la formation d’une nouvelle architecture de sécurité, la diversification énergétique — notamment par l’introduction de technologies nucléaires américaines — ainsi que sur l’échec de la politique de chantage et de menaces employée par la Russie.
Arsen Kharatyan a déclaré que la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine a détruit le mythe selon lequel la Russie posséderait la deuxième armée la plus puissante du monde. Selon lui, la guerre ne s’est pas terminée rapidement, mais s’est transformée en un conflit long et lourd, avec de nombreuses pertes et destructions. Il a souligné que l’Ukraine n’est pas restée seule : différents États continuent de la soutenir, et diverses forces volontaires sont impliquées dans le conflit. Kharatyan estime que la Russie agit comme un acteur imprévisible, mais que les comparaisons directes entre l’Ukraine et le Caucase du Sud ne sont pas toujours pertinentes.
D’après lui, la guerre en Ukraine a également affaibli les positions de la Russie dans le Caucase du Sud, et le retrait des forces de maintien de la paix russes d’Artsakh en est l’exemple le plus visible. Il a noté qu’aucun pays de la région ne présente actuellement de demande d’adhésion à l’OTAN, mais que la Russie, par le passé, percevait même les processus de rapprochement avec l’Union européenne comme une menace. Kharatyan a rappelé que la phase profonde de la crise ukrainienne avait commencé dès 2013, sur fond de tensions internes autour du changement d’orientation de politique étrangère.
Kharatyan a indiqué que l’Arménie pourrait théoriquement poursuivre son agenda d’intégration avec l’Union européenne, mais que le chemin serait difficile sur le plan économique. Selon lui, l’une des étapes clés vers l’adhésion à l’UE est l’accord d’association et de libre-échange approfondi, incompatible avec l’adhésion à l’Union économique eurasiatique. Il a souligné que la Russie a rappelé à plusieurs reprises cette incompatibilité et que, si Moscou appliquait des leviers économiques — par exemple énergétiques ou commerciaux — l’Arménie pourrait faire face à une crise. Dans le même temps, Kharatyan a insisté sur l’importance de la libéralisation des visas et sur le long processus d’harmonisation des standards de qualité des produits.
Le spécialiste des conflits a déclaré que les autorités arméniennes tentent de mener une politique plus indépendante, mais il n’est pas certain qu’elles aient complètement surmonté le « syndrome colonial ». Selon lui, après la perte de l’Artsakh, le principal levier de la Russie dans la région a diminué, offrant aux autorités une plus grande marge de manœuvre. Kharatyan a également rappelé que la Russie n’a longtemps pas été intéressée par un règlement définitif du conflit, car le maintien d’un conflit non résolu lui permettait de conserver son influence dans la région.
L’existence d’une commission bilatérale de délimitation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan constitue, selon lui, un exemple inhabituel mais important d’un processus direct entre deux pays sans relations diplomatiques. Il observe qu’auparavant la Russie n’encourageait pas de tels formats bilatéraux directs, car ils réduisaient son rôle.
Kharatyan a qualifié le discours sur la « turquisation » de manipulation, soulignant qu’il repose sur la logique « si ce n’est pas nous, alors ce sera la Turquie ». Il a rappelé le concept d’« exclusion de la troisième force » de Rafael Ishkhanyan et a insisté sur le fait que l’Arménie doit être capable d’établir des relations indépendantes, même avec des voisins difficiles, sans médiateurs permanents. Selon lui, une médiation multilatérale ou occidentale peut parfois être utile, mais les meilleures solutions proviennent de négociations directes.
La Russie, estime-t-il, s’appuie souvent sur une politique de maintien de son influence par la peur, la pression ou la dépendance, caractéristique de certaines puissances postcoloniales. Une telle approche conduit, à long terme, à une perte de positions — comme dans le cas de la France en Afrique — ainsi que dans d’autres régions. Selon lui, la guerre en Ukraine a déjà conduit à une situation où la Russie pourrait se retrouver, dans son voisinage immédiat, face à des sociétés de plus en plus anti-russes, ce qui constitue un échec stratégique.
Kharatyan a noté que dans le domaine de l’énergie nucléaire, seul un nombre limité de pays disposent de technologies avancées, et que l’Arménie doit évaluer toutes les propositions, en comprenant qui est prêt à investir et à quelles conditions. Il a exprimé l’espoir que les négociations avec les États-Unis sur la coopération énergétique passeront à une phase d’actions concrètes.
Abordant les éventuelles élections, Arsen Kharatyan a déclaré qu’on ne peut exclure des tentatives d’influence extérieure, mais qu’il est difficile d’imaginer que des forces ouvertement pro-russes puissent obtenir le soutien majoritaire de la société sans manipulations sérieuses. Il a souligné que même en cas de changement de pouvoir, il serait difficile d’interrompre complètement certaines coopérations internationales déjà engagées.
Enfin, Kharatyan a souligné l’importance d’attirer des investissements réels et des projets technologiques, notamment dans les secteurs des semi-conducteurs et de l’énergie. Selon lui, de tels programmes peuvent non seulement assurer un développement économique, mais aussi créer des garanties de sécurité supplémentaires pour l’Arménie.
L’entretien complet : https://youtu.be/V5SXDgjDsRs?si=sH2gGtP4Fka2Doaf
