Par Paul Nazarian
À quelques jours du premier tour des élections municipales et métropolitaines, le député et candidat LFI de Vaulx-en-Velin Abdelkader Lahmar suscite une vive incompréhension après avoir rencontré Hulusi Akar, ancien ministre de la Défense turc et ex-chef d’état-major des forces armées turques.
La rencontre, organisée à l’invitation de la consule générale de Turquie Elif Çelebiçan, a été présentée par l’élu comme un échange sur les relations franco-turques et la situation au Moyen-Orient. Mais cette rencontre n’est pas anodine : Abdelkader Lahmar est vice-président du groupe d’amitié France-Turquie à l’Assemblée nationale, une fonction qui éclaire le sens politique de cet échange avec l’un des principaux responsables de l’appareil militaire turc.
Lors de cette rencontre officielle, Hulusi Akar a offert au député Abdelkader Lahmar un exemplaire du Harbord Military Mission Report, un rapport rédigé en 1919 par la mission américaine dirigée par le général James G. Harbord sur la situation dans l’ancien Empire ottoman après la Première Guerre mondiale.
Hulusi Akar a par ailleurs, à plusieurs reprises, contesté publiquement la qualification de génocide pour les massacres d’Arméniens de 1915. Après la reconnaissance du génocide arménien par les États-Unis en 2021, il avait notamment dénoncé l’usage du terme génocide , affirmant qu’il s’agissait selon lui d’une « interprétation erronée de l’histoire », d’une « distorsion des faits historiques » et d’une qualification juridiquement infondée. Comme d’autres responsables turcs, il a également soutenu que les archives historiques ne démontreraient pas l’existence d’un génocide et que les événements de 1915 devraient être replacés dans le contexte des violences et des conflits de la Première Guerre mondiale. Ces positions s’inscrivent dans la ligne officielle du gouvernement turc, qui refuse de reconnaître le génocide des Arméniens.
Ce document offert examine notamment la possibilité, alors étudiée par les États-Unis, de créer un État arménien placé sous mandat international afin d’assurer la protection des populations arméniennes survivantes.
Dans les débats historiques et diplomatiques sur les événements de 1915, ce rapport est parfois également cité par certains responsables turcs pour rappeler que le terme « génocide », forgé seulement en 1944 par le juriste Raphael Lemkin — qui s’était notamment inspiré du sort des Arméniens de l’Empire ottoman — n’apparaît évidemment pas dans ce document rédigé en 1919.
Dans le Rhône amont, territoire de la métropole lyonnaise où la diaspora arménienne est particulièrement implantée — notamment à Décines-Charpieu, surnommée « la petite Arménie » — la démarche est désormais claire : elle passe très mal.
Car Hulusi Akar n’est pas un interlocuteur anodin. Ancien pilier du pouvoir d’Ankara, il fut l’un des principaux responsables politiques et militaires ayant soutenu l’offensive de l’Azerbaïdjan contre l’Artsakh en 2020. Ce conflit a été suivi, en 2023, par l’exode de plus de 150 000 Arméniens du territoire, un épisode que de nombreux observateurs et organisations internationales ont qualifié d’épuration ethnique.
Durant la guerre de 2020, Akar déclarait que la Turquie soutiendrait l’Azerbaïdjan « jusqu’au bout avec tous les moyens dont nous disposons », accusant dans le même temps l’Arménie d’être « un obstacle majeur à la paix dans la région ». Des déclarations qui illustrent le rôle central qu’il a joué dans la stratégie turco-azerbaïdjanaise dans le Caucase.
Ancien ministre d’un gouvernement turc qui entretient des relations politiques avec le Hamas et ne considère pas ce mouvement comme une organisation terroriste, Hulusi Akar incarne l’une des figures importantes de la politique régionale d’Ankara.
Dans ce contexte, la rencontre avec une figure centrale du pouvoir militaire turc est jugée incompréhensible par de nombreux membres de la communauté franco-arménienne du Rhône amont, territoire marqué par la mémoire encore vive du génocide des Arméniens de 1915 et par le traumatisme récent de l’exode des Arméniens d’Artsakh.
Pour plusieurs observateurs locaux, cette séquence relance également les critiques souvent adressées à certains responsables de La France insoumise, accusés de privilégier une forme de communautarisme politique dans leur stratégie électorale.
Dans la diaspora arménienne du Rhône amont, plusieurs voix appellent désormais à sanctionner politiquement LFI lors des élections municipales et métropolitaines.s
