L’aventurisme du président turc Recep Tayyip Erdogan comporte des risques et peut même avoir des conséquences négatives. Par exemple, l’axe Moscou-Pékin-Téhéran se renforce quand Erdogan se range trop aux intérêts de l’Alliance Atlantique.

De nombreux experts sont surpris que le président turc ait interdit aux avions russes se rendant en Syrie d’utiliser l’espace aérien turc. Le « Rai Al Youm » britannique écrit à ce sujet. L’auteur de l’article pense que cette décision est une aventure très risquée et peut conduire à une éventuelle action de représailles de Moscou. (Ishkhan Kishmiryan)

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a déclaré aux journalistes que la Turquie avait décidé de fermer son espace aérien aux avions militaires et civils russes volant vers la Syrie, lors d’une tournée en Amérique latine samedi.

Ce message a surpris les experts, et ils ont analysé les conséquences possibles d’une telle décision. Il est possible que cette décision soit le fruit de liens secrets entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue américain Joe Biden. Le président américain essaie de « serrer la vis » à fond contre la Russie. Joe Biden, contrairement à son prédécesseur Donald Trump, pense qu’il est impossible d’assurer la sécurité dans la région sans la Turquie. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la Turquie est toujours membre de l’OTAN.

Il y a plusieurs raisons à cette décision.

Premièrement, les États-Unis ont fait pression sur la Turquie après qu’il soit devenu clair que la Russie opérait depuis la base militaire Khmeimim en Syrie à Marioupol et dans d’autres parties du sud-est de l’Ukraine. Selon des informations américaines, les avions russes ont décollé de la base militaire « Khmeimim » pour livrer des frappes stratégiques aux troupes ukrainiennes.

Deuxièmement, le dirigeant turc a profité du besoin d’alliés des Américains, améliorant ainsi ses relations avec les États-Unis. Il est fort possible qu’Erdogan et Biden aient conclu un accord secret, Le point principal était l’expansion de la coopération économique et la satisfaction des besoins de défense de la Turquie. Il s’agit de doter Ankara de chasseurs-bombardiers « F-35 » et de systèmes anti-missiles « THAAD » avec des missiles « Patriot ».

Dans le même temps, l’Iran s’est rapidement orienté et a autorisé les avions russes à destination de la Syrie à utiliser son espace aérien. Le temps de vol va augmenter, mais la décision des autorités iraniennes aura un impact positif sur les relations entre les deux pays. L’Iran, qui développe activement des relations avec l’axe russo-chinois, est aux côtés de la Russie depuis le début de la crise ukrainienne, refusant de condamner l’opération militaire spéciale de Moscou en Ukraine.

Le président russe Vladimir Poutine a pardonné à Erdogan sa première erreur en 2015. Des avions de chasse turcs Su-24 ont abattu un avion de chasse turc Su-24, qui a violé l’espace aérien turc près de la frontière turco-syrienne pendant plusieurs secondes. En conséquence, le président turc s’est excusé pour l’avion de chasse russe abattu dans le ciel syrien, et Poutine a fermé les yeux sur le fait que la Turquie occupe des zones dans le nord de la Syrie. Cependant, il sera difficile de pardonner l’interdiction des avions militaires et politiques russes, surtout si la décision est suivie d’une interdiction aux navires de guerre russes de traverser le Bosphore et les Dardanelles.

La décision des autorités turques peut leur coûter très cher militairement, politiquement et économiquement. Si la Turquie renonce à la « neutralité » dans la crise ukrainienne, elle ne peut servir de médiateur et engager un processus de négociation entre les présidents de la Russie et de l’Ukraine.

Le chiffre d’affaires commercial entre la Russie et la Turquie est en croissance. Les pays visent à atteindre 100 milliards de dollars par an. Il n’est pas exclu que la livraison des systèmes de missiles anti-aériens russes C-400 soit gelée. Mais le plus grand danger est que la Russie puisse commencer à développer des relations avec le Parti des travailleurs du Kurdistan et à soutenir ses actions en Turquie.

L’opération militaire russe en Ukraine est une question de vie ou de mort pour Poutine. Les autorités russes divisent aujourd’hui les pays en « amis » et « ennemis » en fonction de leur attitude face aux actions de la Russie en Ukraine. Ankara prétend que la Russie est son « amie », mais ses actions sont « inamicales ».

Troisièmement, le renforcement des relations russo-iraniennes aura un impact négatif sur les ambitions régionales d’Erdogan, notamment en Syrie et en Asie centrale. Le facteur chinois ne doit pas non plus être oublié. La Chine est le troisième et le plus puissant membre de cette nouvelle union. Le format trilatéral Russie-Chine-Iran pourrait être étendu aux dépens de l’Inde dans un proche avenir.

Quatrièmement la région arabe. La Turquie prend des mesures actives pour normaliser ses relations avec l’Égypte, l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe. Ses actions pourraient ne pas aboutir au résultat souhaité, si les pays arabes jugent opportun de se rapprocher de la Russie et de la Chine, ce qui aurait pour effet de geler les relations avec un allié traditionnel comme les États-Unis. Soit dit en passant, les autorités saoudiennes n’ont pas réagi aux tentatives de la Turquie de normaliser leurs relations avec elles. Ankara a même fait des concessions en classant l’affaire du meurtre du journaliste saoudien Jamal Hashoghi.

L’incertitude et l’ambiguïté ont été observées dans la politique turque ces derniers mois. Les prochaines élections présidentielles et législatives dans ce pays auront lieu en 2023. Jusque-là, Erdogan essaie de tout faire, en commençant par la restauration des relations avec Israël et en terminant par une position pro-américaine dans la crise ukrainienne, pour rester au pouvoir.

Le président russe Vladimir Poutine a peut-être ignoré le fait qu’Ankara a vendu des drones de frappe Bayraktar TB2 à Kiev. Il accepte à contrecœur que la Turquie fasse office de médiateur dans le règlement de la crise russo-ukrainienne. Le dirigeant russe n’ira pas non plus fermer les yeux sur les aspirations croissantes de la Turquie à renoncer à la neutralité dans le conflit russo-ukrainien au profit du « camp américain », un conflit qui menace de se transformer en troisième guerre mondiale.

La Turquie est une puissance régionale assez forte militairement, mais il est également vrai que le « camp américain » est en train de perdre son unité. La plupart des sanctions économiques imposées à la Russie jusqu’à présent n’ont pas donné les résultats escomptés. Le « camp américain » tente de combattre l’alliance, qui représente près de la moitié de la population de la planète, deux superpuissances – la Chine et la Russie, l’Inde nucléaire et l’Iran quasi nucléaire. L’axe Moscou-Pékin-Téhéran peut se voir renforcé si Erdogan se range trop aux intérêts de l’Alliance Atlantique.

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