Pourquoi l’Arménie ne consent-elle pas à renoncer à l’obsession du génocide » et ne saisit pas les opportunités commerciales (pipelines, chemins de fer) qui sont « disposées » devant elle ? Si l’Arménie n’était pas remorquée à son obsession mémorielle, si elle n’essayait pas coûte que coûte de le faire reconnaître, elle aurait la possibilité d’obtenir plus d’avantages économiques liés à son emplacement dans la région, et les sources de tension diminueraient. 

Les Arméniens de la diaspora subissent d’ailleurs une disposition d’esprit similaire.

Au cours des dernières semaines, le président Erdogan a donné les signaux d’une « normalisation » avec l’Arménie. Des questions sur sa sincérité et quel type de pensée et de stratégie cela sous-entend peuvent être posées et discutées, mais il y a une question sur laquelle il est nécessaire de se concentrer.

Tout en donnant ces signaux, Erdoğan a déclaré qu’en tant que condition préalable, « l’histoire récente ne doit pas être une source d’hostilité » et que « les accusations unilatérales doivent être évitées ». Par « histoire récente », entend-il les développements après l’effondrement de l’Union soviétique dans le contexte du problème du Karabakh ou des discussions sur le génocide arménien ? Peut-être les deux… Si nous considérons que ces mots sont prononcés en référence au génocide arménien, cela signifie que la Turquie souhaite faire en sorte que les Arméniens arrêtent une fois pour toutes de travailler à la reconnaissance du génocide.

A partir de là, pourquoi l’Arménie et les Arméniens ne peuvent-ils pas le « surmonter », le « digérer » et continuer leur chemin, 106 ans après? Ce serait bénéfique et rationnel.

De plus, faire face au génocide n’a aucun avantage tangible pour eux, pour leur vie quotidienne. C’est un groupe relativement restreint et quelques institutions et organisations qui font perdurer ce projet, font du lobbying.  Les militants d’une cause, d’une pensée, d’un principe, c’est-à-dire ceux qui passent leur temps et travaillent dessus sont toujours un groupe relativement restreint. Ils dirigent et organisent, mais cela ne veut pas dire que les Arméniens « ordinaires » ne se soucient pas du génocide, de sa reconnaissance et de la mémoire des victimes. Par conséquent, le fait que les Arméniens « suivent la cause » du génocide ne peut être attribué à l’existence de ce seul groupe d’activistes. 

Il est dit que les demandes d’indemnisation et de terres suivront après la reconnaissance comme raison pour les Arméniens de lutter pour la reconnaissance du génocide. 

Ces deux-là sont les craintes de longue date de la Turquie et sont avancées pour justifier la non-reconnaissance du génocide. En d’autres termes, il est dit que si la Turquie reconnaît officiellement le génocide, elle devra alors faire face à des demandes d’indemnisation et de territoire, évitant ainsi la reconnaissance. 

Dans cet article, le but n’est pas de discuter de la question de l’indemnisation et des terres. Bien que l’indemnisation et les terres soient utilisées ensemble, ce sont deux problèmes différents, et la question de l’indemnisation est complexe mais possible, tandis que la question du foncier est impossible. 

Il y a certainement une partie des Arméniens qui croient que cela pourrait se produire, mais mon opinion est que l’attente d’indemnisation et de terres parmi les Arméniens en général, loin de motiver la politique du génocide. En d’autres termes, les Arméniens ne luttent pas pour la reconnaissance du génocide parce qu’ils croient qu’ils finiront par recevoir des compensations et des terres. Du moins en termes de proportion. 

Au-delà de tout cela, à mon avis, la principale raison pour laquelle les Arméniens n’ont pas (ne peuvent pas) arrêter de parler du génocide est l’état émotionnel et psychologique d’avoir subi une grande et douloureuse injustice qui n’a pas été réparée jusqu’à présent, et c’est extrêmement justifié et légitime. 

Pour de nombreux Arméniens, oublier le génocide signifie contredire leur propre existence. 

Vous ne pouvez pas extraire le génocide de l’histoire des Arméniens de la diaspora, et quand vous le faites, un vide est créé qui rend le présent dénué de sens. Sans le génocide, les troisième et quatrième générations continuent de se demander : « Qui sommes-nous, que cherchons-nous ici ? La question reste sans réponse. Bien sûr, nous ne savons pas combien de générations cela va continuer, mais c’est la situation actuelle.

S’il n’y avait pas eu 106 ans de négationnisme et d’efforts de la Turquie pour oblitérer les déclarations de génocide, les générations futures d’Arméniens auraient pu avoir une relation apaisée au génocide aujourd’hui. Au contraire, la Turquie ne leur a pas donné cette opportunité. 

Aujourd’hui, l’Arménie est un petit pays en lutte pour exister. Cependant, malgré tous les massacres auxquels ils ont été soumis et les problèmes persistants, les Arméniens ottomans/anatoliens avaient acquis une bonne dynamique en termes de développement socio-économique au début du 20ème siècle. Il y avait un taux de scolarisation relativement élevé, une industrie florissante, une communauté dynamique et une vie culturelle dans les villes et les villages. [Cela se vérifie souvent dans la diaspora de nos jours]

Le génocide a traversé tout cela comme un cylindre et a partiellement ruiné la main-d’œuvre formée, les connaissances et la culture. Il a [en partie] rompu la transmission intergénérationnelle, et complètement changé le sort des Arméniens en tant que communauté. C’est quelque chose au-delà du factuel, qui ne peut être prouvé, mais s’il n’y avait pas eu de génocide, les Arméniens d’aujourd’hui ne vivraient pas à la « frontière de l’existence et de la non-existence » dans leur région. C’est aussi une douleur d’être complètement balayé de leur ancienne patrie. Il n’est pas facile de les accepter et d’oublier la raison.  

source : http://www.agos.com.tr/tr/yazi/26152/ermeniler-soykirimdan-neden-vazgecmiyor?fbclid=IwAR3CqMuDhj-A8kxuJqshFtstoRWwK9kC4AIzjjb20mdIWXyiHDXwa12I-_o

l’auteur de l’article, Ohannes Kılıçdağı, après avoir obtenu une double licence de sociologie et de science politique de l’Université Boğaziçi, Istanbul, rejoint les chercheurs du Near Eastern Studies de l’Université du Michigan, Ann Arbor en 2012-2013. Il a obtenu son doctorat en 2014 avec sa thèse intitulée « Réflexions et attentes sociopolitiques des Arméniens ottomans après la révolution de 1908 : entre espoir et désespoir ».
Ses intérêts particuliers sont l’interaction intercommunautaire dans les sociétés multiethniques, la citoyenneté et les minorités, les non-musulmans dans l’Empire ottoman, l’histoire de la citoyenneté et du service militaire, la sociologie historique, la philosophie de l’histoire. Il est actuellement l’un des chercheurs invités au Center for the Middle Eastern Studies de Harvard.

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