par Arianna Mesrobian pour The Armenian Weekly, le 18 août 2021 [traduction M.C.]

Une Arménie d’un océan à l’autre, une Arménie occidentale ou wilsonienne, le Nakhitchevan, l’Artsakh – on m’a appris à considérer tout cela comme une Arménie rêvée. J’ai récemment réalisé que jamais personne ne m’avait enseigné à en désirer la réalité.

Né et élevé en Arménie, Satenig Mirzoyan joue au nardi contre Sipan Koroghlian, né et élevé en France, qui nous a gracieusement accueilli dans sa belle maison de Mughni, tandis que Setrag Balian, né à Jérusalem, et moi, Arménienne née aux États-Unis, regardons.

Comme d’autres enfants arméniens, j’ai appris l’histoire de la perte de nos terres à un âge trop jeune pour comprendre ce que cela signifiait pour chacun d’entre nous. Cela faisait partie de mes cours pendant 11 années à l’école arménienne – à chaque fois, juste une réitération de l’histoire, se terminant par « mais un jour, tout cela nous reviendra ». Je pensais que nous allions bien.

Des années de répétition m’ont fait croire à cette possibilité et à notre « étoile ». La possibilité est restée une partie de ma réalité tout au long de mon adolescence. À chaque réunion de l’AYF, répétition de danse, répétition de chorale ou manifestation à laquelle j’ai assisté, j’ai cru que je contribuais quelque chose à son actualisation.

Pourquoi, la diaspora, avons-nous collectivement convenu d’en faire le point central de notre programme d’apprentissage ?
Est-il juste de donner à nos jeunes l’impression qu’ils pourront, un jour, avoir une Arménie plus large et plus puissante ?
Je dirais que c’est un mauvais service à nous rendre.

Cela a permis aux personnes issues de la diaspora de faire des déclarations telles que « la diaspora est inutile ».

Cela a permis aux personnes de la diaspora de se sentir habilités à aviser les Arméniens d’Arménie sur la façon dont ils devraient se battre pour un avenir meilleur pour l’Arménie, sur la base d’un grand idéal que nous avons pour notre pays. Bien sûr, si c’est ce qu’on nous apprend à rêver, nous allons nous sentir inutiles, à raison. Nous sommes définitivement dans l’erreur.

Croire en la possibilité surréaliste d’une Arménie s’étendant de la Méditerranée (Cilicie) à la mer Caspienne m’a distrait, et d’autres apparemment, du fait que ce que nous avons maintenant est une Arménie étriquée entre la Turquie à l’Azerbaïdjan.

La guerre récente, dont j’hésite à dater le début, m’a amené à réaliser que la diaspora est mal équipée pour aider l’Arménie à ce stade. Les formes de négligence que nous avons montrées vis-à-vis du pays que nous avons actuellement ont créé une terrible déconnexion.

Nous attendons que des « gens avec de l’argent » ou des organisations fassent le travail.

Nous tenons pour acquis chaque individu qui habite la terre et lui donne vie. Nous avons une idée romantique du paysage arménien, mais nous ne sommes jamais encouragés à le vivre. Pourquoi ne nous apprend-on pas que la seule façon de garder la terre est de planter nos pieds dessus ?

J’ai grandi avec l’idée d’être un acteur actif de l’avènement d’une Arménie libre, indépendante et unie. C’est génial. Mais je viens juste de commencer à me créer un espace dans ladite Arménie. Bien que je ne puisse que remercier l’école Hovnanian et mes parents pour m’avoir donné les compétences linguistiques et de communication pour le faire, le poids de la création de cet espace s’est fait sentir sur mes épaules (et sur celle de certains amis et mentors pour lesquels je remercie Dieu chaque jour ).

Au printemps dernier, j’ai eu l’opportunité de passer quelques mois en Arménie. J’ai passé du temps avec des locaux, des gens de la diaspora rapatriés définitivement et d’autres, comme moi, qui vont et viennent – et c’est nous qui avons tout faux. C’était nous qui croyions que l’Arménie de nos fantasmes insufflait en quelque sorte de l’espoir à ses citoyens en difficulté et épuisés.

Cet écart provient de la dissonance cognitive que beaucoup d’entre nous ont du mal à traverser ces jours-ci.

La génération [émigrée] avant nous a travaillé dur pour créer une vie pour nous « trop confortable» à « abandonner ». En même temps, ils ont créé un espace parfois dominant dans notre style de vie par ailleurs très américain (ou européen, sud-américain, etc.) pour être et se sentir arménien.

Ces deux choses, cependant, ne doivent pas nécessairement s’exclure mutuellement.

Les opportunités offertes aux diasporas de première génération ne sont pas « trop belles » pour être laissées derrière elles. Ils sont trop bons pour ne pas les ramener dans notre patrie. Au lieu de nous inculquer qu’un jour déménager en Arménie est une option viable et excellente, ils nous ont appris que nous contribuons quelque chose à notre pays en étant « aussi arméniens que possible » ailleurs dans ce monde – quoi que cela signifie. Ils nous ont appris que rêver de l’Arménie suffit parfois.

Alors comment combler cet écart ? Comment pouvons-nous nous concentrer sur celui qui permet à nos jeunes de la diaspora d’être et de se sentir utiles ? La seule façon de le faire est maintenant, collectivement, d’abandonner l’idée qu’une version future de l’Arménie est notre Arménie. Notre Arménie est sur la carte, maintenant. C’est un endroit où nous pouvons tous vivre, travailler et créer un avenir fructueux. Nous devons réaliser que cette notion est tout ce qui nous est utile.

L’éducation de nos jeunes en dehors de l’Arménie devrait être centrée sur qui nous pouvons être en Arménie, uniquement décorée de la façon dont nous pouvons soutenir cela avec nos efforts dans la diaspora.

Nous n’avons pas le droit de rêver des notions romantiques sur lesquelles nous nous sommes tant concentrés toutes ces années si nous ne pouvons pas conserver et fortifier le sol que nous avons aujourd’hui.

Un nouvel ami, maintenant très cher, décrit son récent déménagement (du Canada) avec son épouse en Arménie comme « la chose la plus égoïste qu’il ait jamais faite » [peut-être pouvons nous traduire par « personnelle » plutôt qu’égoïste, NDLR]. Ceux d’entre nous dans la diaspora qui se débattent sur comment et quand effectuer ce mouvement [retour au pays] devraient prendre exemple sur cette notion, tout en négligeant celle qui nous permet de devenir trop à l’aise dans la diaspora.

Nous devons recentrer tout ce que nous aspirons à faire pour que notre cause soit ancrée dans la terre elle-même. Si la diaspora décidait soudainement de fonctionner de cette manière, nous exploiterions son potentiel comme jamais auparavant. Nous ne serions pas seulement utiles à notre patrie; nous serions bénéfiques.

Personne ne m’a jamais appris comment faire d’une Arménie d’un océan à l’autre un objectif de ma réalité, et à juste titre. Cela, en réalité, est hors de mon pouvoir. Ce qui est en mon pouvoir, c’est de devenir la meilleure version de moi-même avec tout ce que j’ai, et en retour, contribuer mon plus grand potentiel à l’Arménie d’aujourd’hui.

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